7 Oct 2020
Jean-Luc Deuffic

Un texte controversé : la vie de saint Gouesnou

Notre ami André-Yves Bourgès, bien connu pour ses nombreuses et érudites études hagiographiques bretonnes vient de publier aux Lettres Morlaisiennes, une jeune maison d’édition, un texte très controversé des origines bretonnes, la vie de saint Gouesnou . C’est donc aussi l’occasion de faire mémoire ici de notre cher Gwénaël Le Duc (1951-2006), collègue disparu prématurément, lequel s’était également attaqué à ce texte emblématique. Voir notre post : http://pecia.blog.tudchentil.org/2007/08/21/un-ami-nous-a-quitte-gwenael-le-duc-12-octobre-1951-24-decembre-2006/

<<<< La vita de Goëznou, dont le texte n’est plus connu dans son intégralité, connaît aujourd’hui encore une certaine célébrité, alors même que l’historicité du personnage, comme c’est le cas pour presque tous les saints « bretons » de la période héroïque, est inaccessible. Cette relative notoriété de la vita de Goëznou est principalement la conséquence d’une controverse ancienne et durable sur la date de sa composition : controverse de pure histoire littéraire, mais dont les enjeux idéologiques se sont rapidement révélés bien plus importants que le texte qui l’avait fait naître. Plus généralement, il s’agit, au travers de ce cas particulièrement discuté, sinon même disputé, de confronter un texte dans sa dynamique de déperdition d’informations, aux différentes interprétations, parfois malencontreuses, qu’en ont faites certains historiens: les excès qui se remarquent à cette occasion doivent inciter à appliquer la même démarche critique à l’ensemble de la littérature hagiographique, notamment en Bretagne où la geste des saints se déroule entre légendes et histoire.
En annexe est publié pour la première fois le texte de la vita de saint Ténénan, dont plusieurs indices laissent à penser qu’elle est peut-être sortie de la plume du même hagiographe.>>> (André-Yves Bourgès)

Prix : 15 Euros (plus 5 Euros de frais d’expédition)
Renseignements et commandes :
LES LETTRES MORLAISIENNES
leslettresmorlaisiennes@gmail.com

 


Statue de saint Gouesnou dans la chapelle Saint-Guénolé de Plougastel-Daoulas (Finistère)

21 Sep 2020
Jean-Luc Deuffic

Les “Chroniques” de Jean Chartier, moine de Saint-Denis, dans la “librairie” d’Yvon du Fou

L’importante bibliothèque d’Yvon du Fou, conseiller et chambellan de Louis XI, dont nous avons dressé une liste des ouvrages [1], renfermait un exemplaire de l’Histoire de Charles VII de Jean Chartier [2] (aujourd’hui New-York, Columbia University, Rare Book and Manuscript Library, J1.C 3813). Du milieu du XVe siècle, avec in fine le poème de Robert Regnault, Ballade faitte touchant la grant deception des Angloys (f. 192v-196r), relatant la prise de Fougères en 1450, ce manuscrit porte également aux f. 196v-197, une liste des places fortes de Normandie reprises par le roi.
Malheureusement, toutes les enluminures du manuscrit ont été enlevées avec plusieurs dizaines de folios.
Les auteurs:
Jean Chartier (mort le 19 février 1464), historiographe du roi, fut moine et chantre de Saint-Denis, selon la notice que lui consacre le nécrologe de sa maison.
Robert Regnault, grand bedeau de l’université d’Angers.
Quelques marques anciennes de possesseurs sont visibles et permettent donc de suivre les vicissitudes du volume.

Messire Yves du Fou, chevalier

… Monseigneur le daulphin fut marie
on moys de feuvrier lan mil (quatre cent cinquante)
a la fille du duc de savoye.
Explicit.
Qui fecit finem
Sit benedict[us] amen.
Pour messire yues du fou ch[eva]l[ie]r.
Cappittaine de lezignen.
Prenez en gre. Je vous en prie

Yvon du Fou, Breton de Cornouaille, chevalier, grand veneur de France, conseiller et chambellan du roi, et sénéchal de Poitou (+ 2 août 1488).

« Madelene de Monpesat », signature au f. 87v-88.


(c) New York, Columbia University, Rare Book and Manuscript J1.C 3813

Madeleine Desprez de Montpezat, fille de Melchior Desprez, seigneur de Montpezat et d’Henriette de Savoie, marquise de Villars, comtesse de Tende, épousa le 23 octobre 1583, Rostaing de La Baume, comte de Suze et de Rochefort, seigneur de Montfrin, maréchal de camp aux armées du roi et bailli des montagnes du Dauphiné. Elle dut recevoir ce manuscrit de son père Melchior, maître des eaux et forêts, sénéchal du Poitou, fils du maréchal de Montpezat, Antoine de Lettes († 26 juin 1544, inhumé à Saint-Martin de Montpezat), et de Liette du Fou, petite-fille d’Yvon du Fou.
Sur des tissus aux armes de Liette du Fou, lire Christine Aribaud, « Les textiles de la collégiale Saint-Martin de Montpezat de Quercy : un trésor spécifique ? »,  dans Les Collégiales dans le Midi de la France au Moyen Âge, sous la direction de Michelle Fournié, Actes de l’atelier-séminaire (UMR Framespa – GDR Salve – CVPM) des 15 et 16 septembre 2000 (Carcassonne), p. 145-173.


Armoiries d’Antoine des Près (Desprez) et de Lyette du Fou. Broderie sur toile.

Abbé Charles de Castellan  : note datée du 4 octobre 1663 au sujet d’une lettre de Guillaume Cousinot à Gaston de Foix ;  reliure XVIIe s. avec inscription : « F.I.A.T., Carolus de Castellan, 1663 ».


(c) New York, Columbia University, Rare Book and Manuscript J1.C 3813

Charles de Castellan († 28 novembre 1677), abbé de Saint-Evre de Toul et de la Sauve-Majeure entre 2 mers (Bordeaux), à laquelle il légua plusieurs ouvrages de sa bibliothèque, aujourd’hui à la BM de Bordeaux. Ainsi, peut-on noter sur La Fabrique et l’usage du radiomètre (Paris, 1601) cette inscription : Ex dono d. Abbatis de Castellan monasterii B. Maria Sylva majoris ordinis Sancti Benedicti 1678.
Ses armes parlantes étaient une croix, accompagnée de quatre tours, timbrées d’une mitre et d’une crosse. En 1671, il demeure à Paris, près le Clos-Georgeau, paroisse Saint-Roch (AN, Y//217-Y//221 – fol. 403 v°). Quatre ans plus tard, Charles de Castellan fait décorer à ses frais la chapelle de Sainte-Marguerite située dans le transept méridional de l’église Saint-Germain-des-Prés, pour y établir sa sépulture et celle de sa famille ; un mausolée y fut élevé à la mémoire de son père, Olivier de Castellan, lieutenant général des armées du roi, et de Louis de Castellan, son frère, morts tous deux en combattant pour la France.
Une reliure en maroquin rouge, avec les mêmes armes datées de 1663, recouvre une impression de Simon de Colines (1530), Claudius Claudianus, Quotquot nostra hac tempestate extant opuscula, passée en vente chez Bloomsbury, à New-York, le 26 septembre 2007, lot 62.
Sur le personnage, voir : Philippe Masson, “Charles de Castellan, un abbé toulois bibliophile
au XVIIe siècle”, dans Collections et collectionneurs dans les Trois-Evêchés, Textes réunis par Catherine Bourdieu-Weiss, Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire / Université de Lorraine, 2015, p. 55-68.

Notes
[1] Jean-Luc Deuffic, “Les manuscrits d’Yvon du Fou, conseiller et chambellan de Louis XI”, dans Notes de bibliologie (Pecia. Le livre et l’écrit, 17, 2009), Turnhout : Brepols, 2010, p. 221-245. Sur l’enlumineur : P.V. Day, “Le maître d’Yvon du Fou: un enlumineur poitevin au service d’Yvon du Fou, grand veneur de France”, dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest et des musées de Poitiers, 10, 1996, p. 275-306.
[2] Et non pas d’Alain Chartier, son frère, comme je l’avais indiqué dans mon étude au vu de la notice de Digital Scriptorium.

Biblio
S. de Ricci, Census of Medieval and Renaissance Manuscripts in the United States and Canada, New York, III, p. 1268, n° 49.
Edition de 1661 : Histoire de Charles VII. roy de France, par Jean Chartier, sous-chantre de S. Denys; Jacques le Bouvier, dit Berry, roi d’armes, Mathieu de Coucy, et autres autheurs du temps. Qui contient les choses les plus memorables, advenuës depuis l’an 1422 jusques en 1461. Mise en lumiere, et enrichie de plusieurs titres, memoires, traittez, et autres pieces historiques, par Denys Godefroy conseiller et historiographe ordinaire du roy. A Paris, de l’Imprimerie royale, 1661 : en ligne

Charles Samaran, “La Chronique latine inédite de Jean Chartier (1422-1450) et les derniers livres du Religieux de Saint-Denis”, dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 87,  1926, p. 142-163 [en ligne].

Recherches sur la filiation de Guillaume, Alain et Jean Chartier (leur Généalogie de 1290 a 1900) par Francis Pérot (avec biblio).
« Ballade faicte touchant la grant déception des Anglois », par Robert Regnault, bedeau de l’université d’Angers (1449 ou 1450), publiée par A. Mazure dans Revue anglo-française, III (1835), 117-124.
Jean Lemoine, “Un mandement de Jean V, duc de Bretagne, en faveur de Robert Blondel et Robert Regnault”, dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 54, 1893, p. 123-127.
Bruno Roy, Sur deux poèmes de Robert Regnaud, grand bedeau de l’Université d’Angers, dans Le Moyen Français, vol. 46-47, 2000, p. 469-496.
On trouvera sur la base Digital scriptorium une description sommaire et quelques images numérisées de ce manuscrit.
Base Jonas (IRHT)
Base ARLIMA (Chartier) (Regnault)


Armoiries d’Yvon du Fou sur « Le Livre de messire Lancelot du Lac », la Quête du Saint Graal, la Mort d’Arthus, de GAUTIER MAP (Paris, BnF, Fr. 111).
7 Sep 2020
Jean-Luc Deuffic

Le livre d’heures enluminé en Bretagne

Lorsqu’un projet personnel de deux dizaines d’années voit enfin le jour, c’est bien une nouvelle page de votre vie qui s’ouvre … comme la naissance d’un nouveau né tant attendu. Même si tout ne fut pas facile sur cet énorme “chantier”, les satisfactions ont été grandes à découvrir et à admirer tant de richesses. Cet ouvrage, fruit d’une insatiable recherche, représente l’aboutissement d’un lointain projet, construit autour d’une passion pour les livres d’heures. Mais au-delà de la solitude d’un travail, parfois ingrat, s’établit aussi un réseau de contacts, aides indispensables à l’aboutissement d’une si grande entreprise. La persévérance a eu raison de mes compétences limitées, qui maintes fois se sont érigées en barricades …  J’ai ainsi bénéficié des échanges constructifs et des notes érudites de mon amie d’Outre Atlantique Diane Booton dont les travaux de bibliologie bretonne m’ont bien servi. Mais cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans l’accueil bienveillant d’Alison Stones, qui a bien voulu l’inclure dans la série “Manuscripta Illuminata“, qu’elle dirige avec  Adelaide Bennett sous la supervision du Publishing Manager Johan  Van der Beke des éditions BREPOLS. Dans cette grande et historique maison je dois aussi remercier Eleni Souslou qui a supervisé, avec patience je présume, toute la matière de ce livre.
Contempler, toucher, palper un livre d’heures c’est comme pénétrer l’âme de ses anciens possesseurs, c’est en quelque sorte revivre sa minutieuse élaboration, suivre les mains expertes des enlumineurs et des ornemanistes, les manies d’un copiste singulier. Comprendre le manuscrit reste l’objectif principal du chercheur. Né du désir d’un commanditaire, modeste ou prestigieux, le livre d’heures, livre de piété privée par excellence, s’illumine comme le miroir du pécheur en prière. Aussi, s’est-il souvent représenté en imploration devant son saint patron, unique intermédiaire avec Dieu. C’est du moins une grande caractéristique des manuscrits bretons. Un autre élément révélateur de ces livres d’heures, dont l’origine n’est pas toujours établie, reste la présence des saints locaux dans les calendriers ou (et) les litanies. Pour la Bretagne, les diocèses de Saint-Pol-de-Léon et de Vannes nous ont fourni des listes hagiologiques précieuses. Enfin, soulignons l’intérêt des livres de raison, ces livres d’heures portant naissances ou décès des membres d’une même famille, parfois sur plusieurs générations. Documentation inédite de première main, ces ouvrages de piété attestent indéniablement de la diversité de la production manuscrite bretonne et de sa décoration parfois étonnante, dans un contexte plus étendu, celui de la mobilité des hommes et des influences acquises. Du plus modeste au plus luxueux, le livre d’heures offre aux chercheurs une palette suffisamment étendue pour y déceler l’âme bretonne dans toute son infinie complexité.

When a personal project of some two decades finally sees the light, it is indeed a new page of your life that opens … like the birth of an infant so eagerly awaited. Even if all was not easy on this enormous ‘construction site’, there was great satisfaction to discover and admire so many riches. This work, the fruit of insatiable research, represents the completion of a faraway project, built around a passion for books of hours. But beyond the solitude of work, sometimes unappreciated, is the creation of a network of contacts, vital assistance for the completion of such a substantial undertaking. Persistence conquered my limited skills, which many times had set up barricades … I have thus benefited from helpful exchanges and scholarly notes of my friend on the other side of the Atlantic, Diane Booton, whose research on Breton bibliology has assisted me considerably. But this work would not have seen the day without the generous welcome of Alison Stones, who kindly wished to include it in the series ‘Manuscripta Illuminata’, which she manages with Adelaide Bennett under the supervision of Publishing Manager Johan Van der Beke of Brepols Publishers. In this great and historical company, I must also thank Eleni Souslou who supervised, with patience I presume, everything concerning this book.
To gaze, touch, feel a book of hours is to enter the soul of their former owners, to relive its meticulous creation in a way, to follow the skilled hands of illuminators and decorators, the obsessions of a remarkable scribe. To understand a manuscript remains the primary aim of the researcher. Born of a patron’s wishes, modest or prestigious, the book of hours, the ultimate book of private devotion, lights up like the mirror of a sinner in prayer. In addition, he is often represented imploring his patron saint, sole intermediary with God. It is at least a important characteristic of Breton manuscripts. Another revealing aspect of these books of hours, whose origins are not always identified, remains the presence of local saints in the calendars and/or the litanies. With regard to Brittany, the dioceses of Saint-Pol-de-Léon and Vannes provide us with invaluable hagiologic lists. Finally, let us underscore the interest in ‘livres de raison’, these books of hours bearing mentions of births or deaths of members of the same family, sometimes over several generations. Unpublished first-hand documentation, these works of piety attest undeniably to the variety of Breton manuscript production and its sometime astonishing decoration, and in a larger context, to the mobility of men and vested influences. From the most modest to the most luxurious, the book of hours offers researchers a sufficiently extensive palette to detect the Breton soul in all its infinite complexity.

J.-L. Deuffic
Le livre d’heures enluminé en Bretagne
Car sans heures ne puys Dieu prier
Manuscripta Illuminata (MI 5)
742 p., 22 b/w ill. + 125 colour ill., 216 x 280 mm, 2019
ISBN: 978-2-503-58475-1
Hardback // Relié

BREPOLS Publishers

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