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6 Oct 2016
Jean-Luc Deuffic

Un lecteur bien particulier de Raoul le Breton : Gaspare Tagliacozzi (1545-1599)

L’éminent Raoul le Breton, originaire de Ploudiry (Finistère, Bretagne), sera bientôt de nouveau à l’honneur avec la publication par G. Wilson, de ses Quaestiones super Priora Analytica Aristotelis (http://upers.kuleuven.be/nl/book/9789462700864).
A vrai dire, l’homme n’est pas très connu sur ses propres terres, et cela reste bien dommage !
Quoiqu’il en soit, notre billet concerne un de ses manuscrits, aujourd’hui à la British Library: le Harley, 7357, probablement d’origine italienne, comme plusieurs témoins de la tradition manuscrite des oeuvres du docte recteur de Sorbonne (+ ca 1320).

Gasparis.jpg

Sur le premier feuillet on peut lire une note : Ad usum Gasparis Taliacotii, et amicorum. La notice en ligne porte fautivement \”caliacotij\”, mais il s’agit bien de la signature du médecin italien bien connu Gaspare Tagliacozzi (1545-1599). On retrouve d’ailleurs la même inscription sur un ouvrage de Johann Roszfeld (Rosinus), conservé à Cologne, ci-dessous, et sur un autre de Jean Fernel (1497-1558) de la Bibliotheca Osleriana (n° 2574).

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Considéré comme l’un des premiers à avoir pratiqué la chirurgie faciale, Gaspare Tagliacozzi nous a laissé une oeuvre importante : De curtorum chirurgia per insitionem, imprimé à Venize en 1597. 

Biblio:
The Life and Times of Gaspare Tagliacozzi, Surgeon of Bologna, 1545-1599, with a Documented Study of the Scientific and Cultural Life of Bologna in the Sixteenth Century. Martha Teach Gnudi , Jerome Pierce Webster

7 Juin 2016
Jean-Luc Deuffic

Charles et Nicolas Busnel, sieurs de la Retardaye, en Bretagne : livre d’heures et jurisprudence musulmane

Le nom des Busnel reste attaché à l’histoire de Rennes. Cette famille qui a donné, entre autres, deux connétables à la capitale bretonne, portait comme armes : d’argent à un épervier au naturel, longé et grilleté d’or, sur un ecot au naturel.

Le plus connu, Charles Busnel, sieur de la Retardaye, baptisé le 18 avril 1529 dans l’église Saint Martin de Cesson, était le fils de Jehan Busnel et Julienne Gérard. Avocat au Parlement de Bretagne (1559), procureur des bourgeois de Rennes (1559-1568), député aux États tenus à Vannes en 1567, conseiller au siège présidial de Rennes (1568), il obtint, avec son frère Julien, du roi Henri IV, en mars 1592, des lettres patentes qu’ils firent enregistrer l’année suivante et qui leur permettaient d’acquérir tous les titres de chevalerie et de mettre les armoiries de leur bonne et ancienne maison où bon leur plairait.
Charles épousa Michelle Chouart qui lui donna au moins huit enfants, parmi lesquels Nicolas, également connétable de Rennes en 1607, pensionnaire du Roi en 1624, nommé chevalier de l’ordre du Roi, le 19 octobre 1637, et reçu, le 19 décembre suivant, par le maréchal de Brissac. Il fit ses études à Angers où il obtint sa licence. Mais Nicolas fréquenta-t-il aussi l’Université de Leyde pour y étudier le droit? C’est là qu’il aurait alors rencontré Gilles de Glarges (1559-1641), vers 1580/1585, comme en témoigne sa signature sur le Liber amicorum du juriste :
Nicolaus Busnel Retardaye Armoricus
(Den Haag, KB : 74 J 14)


Source

Il semble bien qu’il faille reconnaître aussi le nom de Nicolas sur un manuscrit turc de la Bibliothèque nationale de France, traitant des cinq points fondamentaux de la jurisprudence musulmane (شرايط الاسلام. Paris, BnF, Turc 15, numérisé sur Gallica), rédigé en février 1596 :
La Retardaye / connestable de Rennes

Nicolas Busnel, dont on ignore la date de décès, épousa à Saint-Etienne de Rennes Perrine le Boulanger, dont elle eut un fils prénommé Charles, puis le 29 octobre 1640, Françoise Julienne, fille unique de noble Guillaume Julienne et de Bertranne de Thierry, seigneur et dame \”des Chappellais et de la Ripvière\” (Registres paroissiaux) :

Le nom de Charles (fils de Nicolas) se retrouve sur un très beau livre d’heures, aujourd’hui conservé à Bloomington (Indiana University, Lilly Library, ms. 30) :
Ce livre est et appartient à Escuyer Charles Busnel, sieur de la Retardaye, 1645.


Source et description : – Digital Scriptorium

Charles Busnel épousa Julienne Simon, Dame du Bois-Paris, et décéda à Cesson-Sévigné le 31 mai 1661.
Il semble bien que le livre d’heures passa dans une autre branche des Busnel avec Henri-Jacques-François Busnel (1774), chevalier, seigneur de Montoray et du Bouëxic, qui lui descend de Julien Busnel, seigneur de La Méraudière (+1593) et de Françoise Riou.

Sources : Base Noblesse BretonneRoglo
Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle. VIII. Bus-Cas. – 1909 / par C. d’E.-A. [Chaix d’Est-Ange], p. 2-5.
PS: la généalogie de cette famille n’est pas établie avec certitude.

6 Juin 2016
Jean-Luc Deuffic

Les manuscrits du château d’Anet

Nous avons le plaisir d’annoncer la mise en ligne d’un nouveau site dédié aux manuscrits du château d’Anet, la célèbre demeure de Diane de Poitiers [ lien ]

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Dispersés en 1724, on les retrouve aujourd’hui dans plusieurs bibliothèques importantes d’Europe et des USA. Une paraphe particulière permet de les reconnaître :


(c) Paris, BnF, Fr. 370

Il apparaît aujourd’hui qu’aucun de ces ouvrages n’a appartenu à Diane, « les manuscrits de la maîtresse royale avaient quitté, probablement avant même le passage aux Vendôme, le château d’Anet » (François Avril).
C’est aussi le lieu de dire que les pages publiées sur ce nouveau site doivent beaucoup aux renseignements de Monsieur François Avril, ancien conservateur général du département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, qui connait depuis longtemps les manuscrits d’Anet et sur lesquels il a amassé une importante documentation.
Mon premier objectif est de présenter cette collection assez remarquable, dont il semble bien qu’un noyau important provienne de l’éclatement de plusieurs bibliothèques bretonnes, entre autres celles de Tanguy du Chastel et de Jean de Laval, seigneur de Châteaubriant.

Les manuscrits du château d’Anet

24 Mai 2016
Jean-Luc Deuffic

Remarques sur quelques livres d’heures de la Bibliothèque municipale de Nantes


© Bibliothèque municipale de Nantes. Ms. 3072

La Bretagne (historique) s’enrichit régulièrement de nouvelles numérisations. Ainsi, la Bibliothèque municipale de Nantes s’emploie pleinement à promouvoir ses richesses patrimoniales sur la toile, trésors parfois méconnus du grand public (et même de certains spécialistes). Nous avons à plusieurs reprises fait référence à la précieuse bibliothèque des Oratoriens qui a fourni aux collections nantaises des manuscrits de grande valeur, actuellement sous la garde de Marion Chaigne, conservateur, laquelle a déjà participé à l’élaboration de la bibliothèque numérique de Sainte-Geneviève (Paris).

Ce post n’abordera que quelques livres d’heures sur lesquels nous travaillons pour notre future publication : même modestes ils révèlent souvent des parcours inattendus …

À tout seigneur, tout honneur, quelques mots sur les superbes Heures de Montbéron (ms. 3072). Nous y avons remarqué un petit texte, semble-t-il inédit, reflet de la poésie des Grands Rhétoriqueurs, avec l’emploi de termes assez significatifs de leur style : olympicque, pluthonicque, deificque, etc, faisant penser aux oeuvres des Molinet (+ 1507), Gringore (+ 1539), et même de Clément Marot (+1544), auteur du « Par toy fuyons le regne Plutonique », etc

« Le filz de Dieu du hault mont olympicque
Par charité qui son joli cueur picque
A rapaisé lire de Dieu son pere
Et pour Adam a souffert mortamere
Le delivrant du resgne pluthonique
Dame au seigneur Tant magnificque
Plut en ton corps faire ung temple deificque
Pour reposez comme au ventre sa mere
Le filz de Dieu »

Probablement ces vers ont-ils été écrits du temps de Jacques de Montbéron, seigneur de Miré, de Chartres et d’Avoir, décédé en 1542/1543. Il avait épousé Louise Goheau, dame de Souché et des Jamonnieres, fille de François Goheau, seigneur de Saint-Aignan-de-Grand-Lieu, et de Françoise Hamon, nièce de l’évêque de Nantes. En fait, le livre d’heures en question, exécuté vers 1420, pourrait provenir à l’origine de ces Goheau.

Louise Goheau a fait peindre ses armes en fin du volume. : Parti au premier, coupé fascé d’argent et d’azur (de Montberon), et de gueules semé de trèfles d’or, à deux bars adossés de même (Clermont-Nesle), au second d’argent, à trois trèfles de gueules (Goheau).
François, seigneur de Monberon, de Maulévrier et d’Avoir, épousa le 28 mai 1403 Louise de Clermont, vicomtesse d’Aunay, d’où les armes de Clermont.


© Bibliothèque municipale de Nantes

Par la suite, Hector de Montbéron, fils de Jacques, inscrivit sur le manuscrit les naissances de ses enfants, qu’il eut avec sa seconde femme, Radegonde de Noyelles :

Le quatorziesme jour de septambre mil / cincq cens quatre vins sept René de Montberon / filz de Hector et de Ragonde de Noielle fut / né a dix heures du soir.

Nota que le jour de Nouel mil cinq cens quatre vins / huict Hector de Montberon fut né a dix houres du soyr / un dimanche »
« Louis de Montberon fut né le vint yesme jour de janvyer a deulx heures apres minuit / lan mil cinq cens quatre vint dix »

Nota que le dixneuf / yesmme jour de decembre / mil cincq cens quatre / vins troys [Adrienn]e de / Montberon fut nee a dix / heures du matin.

Concernant la provenance de ce somptueux manuscrit, nous avons relevé la présence sur la garde de reliure, de l’ex-libris armorié des Verdier de Genouillac, qui ont conservé la célèbre devise du fameux Galiot de Genouillac (1465-1546) : J’AYME FORTUNE.

Sur cette famille, voir : Henry DU VERDIER. Une famille à travers cinq siècles. La famille du Verdier et du Verdier de Genouillac, Paris, 1987 
L’émotion nous gagne avec le manuscrit 19 de la BM de Nantes (col. des Oratoriens). En effet, plusieurs notes d’un ancien possesseur nous rappellent l’importance du livre d’heures à toute époque, livre gardé précieusement dans les familles, souvent pendant plusieurs générations. Celui-ci porte la marque d’un petit écolier de Nantes, alors à peine âgé de 12 ans et orphelin de père, Jean BUROT, qui se dit \”bon enfant\”. Il note en 1612, et à plusieurs reprises, son nom en lettres capitales:


© Bibliothèque municipale de Nantes. Ms. 19

Ce Jean Burot, né le 10 novembre 1600 à St Nicolas de Nantes, est le fils de Guillaume (1567-1610), marchand de la ville, et de Guillemette Langlois (+ 1615). Il épousera le 28 août 1622, à Nantes, Anne Tourayne (1604-1685), fille de François Joseph, sieur de la Brunière (1578-1623) et de Marguerite Luzeau, et décédera dans la vieille cité ligérienne le 27 février 1659 (source : Gerard Vinouse, d’après registres paroissiaux).
Noble homme Jean BUROT sieur du Pé, bourgeois à La Fosse de Nantes, fut nommé échevin de la ville en 1658. \”Marchand très combatif, il mène la lutte en 1630 contre la concurrence de la colonie portugaise\” (Guy Saupin, Nantes au XVIIe siècle, PUR Rennes, 1996, p. 229, 230, 328).

Le parcours du livre d’heures, manuscrit 20, me parait tout à fait intéressant et nous instruit sur la circulation des manuscrits en Bretagne. En effet, ce n’est pas une production locale (et n’est donc pas à l’usage de Nantes). Les litanies sont plutôt flamandes (s. Amand, Ghertudis, Amelberga). La décoration et l’écriture ont un caractère méridional, et nous orientent vers l’Espagne. Josefina Planas, de l’Universidad de Lleida, que je remercie ici pour son aide, m’indique que le manuscrit a pu être exécuté en Castille, peut-être vers le milieu du XVe siècle. De plus, une main (antérieure à celle du texte principal, XVIe s.?) a noté, en fin d’ouvrage, quelques lignes en vieil espagnol (castillan ancien) (et non en Breton, comme l’affirme l’ancien catalogue) : \”Dyze santo Agustyn que es imposible ser condenado qyen la sygyente oracion rezare cada dya\” (\”Saint Augustin dit qu’il est impossible que quelqu’un soit condamné s’il prie chaque jour l’oraison suivante). Je suis redevable de cette transcription à Mercedes López-Mayán (University of Santiago de Compostela).

Peut-être ce livre d’heures est-il arrivé par le grand port marchand de Saint-Malo? Est-il passé avant par les anciens Pays-Bas ou a-t-il été en usage dans la communauté flamande d’Espagne? 


© Bibliothèque municipale de Nantes. Ms 20


Dès le tout début du XVIIe, en 1602, le manuscrit se trouve entre les mains du recteur de Bourseul (Côtes d’Armor): Jean DIVEU. Nous savons que celui-ci fut par la suite nommé dans une autre paroisse des environs, à La Landec, où on trouve sa signature sur un des registres paroissiaux, en 1630, au baptême de Jean Amiot : « par moy Don Jan Diveu recteur de laditte paroisse ». Jean Diveu fut inhumé à Plélan-le-Petit, le 11 avril 1634.


© Bibliothèque municipale de Nantes. Ms. 20

Nous n’avons pas encore découvert comment ce livre d’heures est advenu dans la famille de Trevelec. Le nom de Jean de Trevelec s’y trouve.
Il serait tentant de voir sous ce nom celui de Jean de Trevelec (1594-1639) marié à Anne Martel, dame de La Salle-Patissière. — Le 26 novembre 1639, fut inhumé Jean de Trevelec, écuyer, sieur de Penhouet et de la Paticière, dans l’enfeu de la Paticière (église Saint-Hermeland de Saint-Herblain). Le curé Chupaut a ajouté :

« Ce bel esprit, non plus que le soleil, 
N’a pas laissé au monde son pareil, 
Et ceux qui ont cogneu son excellence 
Regretteront à jamais sa présence.
Partant, lecteur, pour ce bon trépassé, 
Dis avec moi : Requiescat in pace. » 

Quelques décennies plus tard une main a noté les naissances des enfants de Mathieu de Trevelec (un frère de Jean) et de ses deux épouses, Jeanne Legal (X 1629) et Julienne Bourdic (X 1642) pour finir par une humble prière:

Le 16 octobre 1641 deseda Janne / Legal dame de Trevelec, agéé / seullement de 28 ans, premiere fame / de messire Mathieu de Trevelec sgr / dud. lieu et laissa six (« cinq » barré) enfans savoir / Jan Marie Yves Claude  autre. Yves / et Fransois et Charlotte a presant religieuse / lad. dame fut enterée en leglise dher[bign]ac

Le 19e janvier 1657 deseda Julienne / Bourdic segonde fame dud. seigneur / de Trevelec agée de 48 ans et fut / enterrée en leglise S. Aubin de Guerande. Elle laissa 4 enfans / de ce mariage; savoir Jacques / Guillemette, Magdelaine et Pellagie
Prions Dieu pour eux/
Eternellemant /
Amy lecteur sy tu testonne
Qu’on recommande ses personnes
A toutte la posterité
Enquiers toy de leur hault meritte
Car cette ligne est trop petitte
Pour despaindre tant de bonté

Nous terminerons ce post avec le manuscrit 21, un livre d’heures de moyenne facture, malheureusement mutilé de ses grandes peintures, celui-ci d’origine bretonne, à l’usage de Nantes. Ayant fait partie des collections du couvent des Minimes de Nantes, il est présenté comme venant d’Anne de Bretagne: peut-être même a-t-il été exécuté pour le duc François II (+ 1488). Certaines initiales portent des mouchetures d’hermines ou des fleurs de lys (f. 44v, 57, 121, etc.); au f. 49, en marge, un porc-épic; sur d’autres marges, la fameuse cordelière.


© Bibliothèque municipale de Nantes. Ms. 21.

Un des possesseurs de ce manuscrit, au XVIIe siècle, y a laissé son nom, au f. 2v,  Jean Philloux prebstre / de Toussains sur / les Ponst, et au f. 178v : Jan Philloux.
Nous avons retrouvé trace de ce prêtre dans le plus vieux des registres de l’aumônerie de Toussaints de Nantes. Le malheureux fut inhumé le 13 novembre 1605 dans le cimetière de l’hôpital de l’Anerie, fondé en 1572 « pour y établir les malades pestiférés ». Le registre précise bien « Mre Jean Philloulx, chapelain d’une chap[el]le de Toussaincts, enterré au cymityere de la Sancté appelé l’Asnerye estante au bas de la Fosse de Nantes. » (Nantes, AM, GG. 484).
L’aumônerie de Toussaints de Nantes se trouvait sur les ponts « seize en Bièce, sur le chemin par où l’on vat de Nantes à Pirmil » ( fondation le 27 avril 1362 par Charles de Blois et son épouse Jeanne de Penthièvre, pour les pèlerins qui se rendent vers Saint-Jacques-de-Compostelle).


© Bibliothèque municipale de Nantes. Ms. 21

Ce livre d’heures fut, au XVIe s. aux mains d’une famille de marchands nantais, les BIZEUL, plus exactement de Mathurin Bizeul et Perrine Lesage. Mathurin fut un temps installé à Bilbao, logé chez le négociant Ochoa Lanier (1563).

Remerciements à mon amie Cynthia J. Brown (University of California), à Mercedes López-Mayán (University of Santiago de Compostela); à Josefina Planas, Universidad de Lleida; à Claire Sicard (https://clairesicard.com/); Erik Kwakkel; Peter Kidd; Dominique Vanwijnsberghe; François du Fou; Alberto Velasco Gonzàlez

Lien vers les livres d’heures numérisés de la Bibliothèque municipale de Nantes

2 Mai 2016
Jean-Luc Deuffic

À propos d’un exemplaire du traité d’hippiatrie de Jean de Feschal (Paris, BnF, NAF 28881)

L’incontournable plateforme Gallica vient de mettre en ligne un exemplaire du traité d’hippiatrie de Jean de Feschal (Paris, BnF, NAF 28881). Écrit en gothique bâtarde (fin XVe s.), d’une seule main, ce manuscrit de 68 f. (320 x 240 mm) comporte une illustration abondante, relative à l’embouchure des chevaux, avec 160 dessins de mors faits à l’encre bistre et aquarellés en bleu.

L’auteur de ce traité désigné au f. 2v (et fut recoeilly et fait cedit livre par messire Jehan de Feschal, chevallier), devise : Rien qui ne l’a (f. 1, avec le toponyme \”Marboué\”) et porte comme armes: écartelé aux un et quatre vairé et contrevairé d’argent et d’azur à la croix étroite de gueules, aux deux et trois de gueules au lion d’or armé et lampassé d’azur, à la bordure d’or ( f. 8).

armes.jpg

Au f. 1, on a noté une épitaphe :

Le XIeme jour de janvier mil cent cinq cent trente et ung alla de vie a trespas messire Christoffle du Bouys Geneur, capitaine general des ffrancs archiez en l’esvesché de Saint Malo et capitaine de Comper, et fut ensepulturé ledit chevalier en l’esglise de Panpont. Dieu luy face pardon. Amen.

Le personnage en question ayant posé problème à l’auteur de la notice BnF, le concours de mes amis de la liste Noblesse Bretonne, et plus particulièrement la perspicacité de Jean Brogilos, nous a permis d’identifier précisément le chevalier inhumé en 1531 à l’abbaye de Painpont. Il s’agit de Christophe Du Boisguéhenneuc, fils de François Du Boisguéhenneuc, chevalier, seigneur du Cleyo, de la Villéon, de Brignac, de La Ville-Rio (ca 1446- ca1500) et de Jeanne des Grées, demoiselle de La Ville Rio en Augan (+1513). On trouvera des éléments généalogiques sur l’arbre en ligne d’Arnaud du Boisguéheneuc.


Abbaye de Painpont

Jean de Feschal, Traité d’hippiatrie, Traité d’embouchure. Paris, BnF, NAF 28881. Numérisé sur Gallica.

 

2 Avr 2016
Jean-Luc Deuffic

À propos de l’origine bretonne du Ciceron de Leyde (BU, Periz. F°. 25)


(c) BU Leyde

Dans sa note publiée en 1948 par la revue emblématique Scriptorium, Karel Adriaan De Meyier (1906-1980) présentait quelques éléments sur « Les armoiries et l’histoire d’un Cicéron de Leyde » [en ligne sur Persée], et établissait une origine bretonne au manuscrit de la Bibliothèque Universitaire, Leyde F°. 25 [description sur catalogue en ligne] et sur [Digital Sources]
Effectivement, sur plusieurs feuillets (f. 115v, 121v, 178v, et 237) du Periz, F. 25 sont peintes des armoiries de gueules, à la fasce d’argent accompagnée de six annelets d’or, trois en chef et trois en pointe, posés 2 et 1, que De Meyier, suivant alors Riestap et son Armorial Général, identifia comme étant celles de la famille bretonne de Philippes, sr de Barac’h, en Louannec, dont un membre, Guillaume, avait été anobli par le duc de Bretagne en 1423. Ces armoiries étant surmontées d’une crosse, l’identification n’aurait pas du poser de problème. Malheureusement cette famille de Barac’h n’a donné aucun abbé…
En cherchant un peu plus en avant, nous n’avons pas mis trop de temps à découvrir un personnage bien plus remarquable susceptible d’être le possesseur ou le commanditaire de ce Ciceron de Leyde, en l’occurrence l’abbé du monastère de Saint-Denis, Guy de Monceau (+ 1398), dont les armes sont identiques.
Dom Félibien, dans son  Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France (1706), nous fournit plusieurs renseignements biographiques sur cet abbé.

A Robert de Fontenay succéda Guy de Monceau. L’écusson de ses armes gravé sur sa tombe & sur quelques images d’argent dont il fit présent à son église ne laisse aucun doute sur la noblesse de son extraction. L’éclat de son nom estoit encore relevé par d’autres qualitez qui ne suivent pas toujours la naissance. L’abbé Guy estoit sage prudent & plein de douceur. Il s’ estoit nourri de bonne heure l’esprit & le coeur dans les divines écritures & l’ intelligence qu il y avoit acquise luy rendit cette étude tres profitable à luy même & à tous ceux qui eurent le bonheur d’estre sous sa conduite. Il estoit docteur en droit canon & civil avant que d’estre nommé abbé ; il cultiva toujours depuis cette science & fit transcrire plusieurs livres de droit à l’usage du monastere. ..
… Il y avoit près de trente cinq ans que l’abbé Guy de Monceau gouvernoit l’abbaye de Saint Denys mourut le vingt huitième d’avril 1398. Il fut dautant plus regrété que l’Eglise de France perdoit en sa personne un de ses plus savans théologiens & l’Ordre monastique un de ses plus dignes abbez .  

Plus près de l’autel de saint Benoit, sur la même ligne que la tombe de Gille de Pontoise et celle de Guy de Castre d’Arpajon, se voit un troisième tombeau de cuivre sur laquelle est représenté l’abbé Guy de Monceau en habit pontificaux; on y voit gravé en deux endroits l’écusson de ces armes lesquelles sont de gueule aune face d’argent accompagné de six annelets d’or ; c’est le premier abbé de saint Denis à avoir pris armoiries  

L’épitaphe de Guy de Monceau :
Sub hac tumba vi mortalis belli,
Est Abbatis Guidonis Moncelli
Inhumatum corpus exanime :
Parcat Deus ipsius animæ.
Hic nobilis, benignus & prudens,
In scripturis sacris olim studens,
Doctor factus, non ob hoc vacavit,
Sed scripturis eisdem vacavit,
Ex quo sibi multisque profecit,
Et quamplures libros scribi fecit,
Tam divini, quam humani juris :
Nec mundanis minus vacans curis
Redditibus & ædificiis ;
In turribus & fortaliciis,
Cænobium istud augmentavit.
Auro mictram amplius ditavit,
Et campana magna presens templum,
Bonum prestans futuris exemplum,
Sicque vivens in hoc mundo, demum
Diem vitæ conclufit extremum.
Anno Domini m.ccc. nonagesimo viii, xxviii. Aprilis

Tombe de Guy de Monceau relevé par Gaignières:


(c) Paris, BnF, Est. RESERVE Pe-11a-Pet. fol.

Selon le regretté G. Ouy, le manuscrit de Leyde serait de la main même de Pierre d’Ailly (1351-1420) et aurait été écrit entre 1409 et 1420. A ce stade de mes investigations je n’ai pas trouvé l’argumentation du paléographe sur cette attribution.
Quoiqu’il en soit, il me parait très probable que la \”bretonitude\” du manuscrit de Leyde n’est pas à chercher dans son possesseur mais bien dans son copiste, lequel semble avoir marqué ses origines au f. 137, en dessinant deux hermines stylisées de part et d’autre d’une fleur de lys … Nous avons déjà rencontré dans la capitale, à cette époque, nombre de copistes bretons…

 

Parmi les noms inscrits sur le manuscrit de Leyde figure celui de « Sellarii ». Il s’agit très probablement du prêtre Nicolas Sellier, « scribe » et notaire du chapitre de Notre-Dame de Paris, attesté en 1393. On lui doit plusieurs ouvrages, en particulier une traduction  :« De l’Effect de oroison et de la maniere de prier Dieu… composé en latin par feu de bonne memoire maistre GUILLAUME, evesque de Paris, et puis translatée en françois par maistre NICOLLE SELLIER, scribe du chapitre de Paris » (Paris, BnF, Fr. 930 = numérisé sur Gallica), ouvrage imprimé à Paris, par Antoine Verard, en 1511.


(c) Paris, BnF, Fr. 930

Bibliographie
J. P. Gumbert, ‘Cicerones Leidenses’, in: Medieval Manuscripts of the Latin Classics. Production and Use. Ed. C.A. Chavannes-Mazel & M.M. Smith. Los Altos Hills/London 1996, p. 208-244, i.c. p. 242

29 Mar 2016
Jean-Luc Deuffic

Les manuscrits de la comtesse Le Gualès de Mezaubran


Le Gualès
: de gueules au croissant d’argent accompagné de 6 coquilles de même, rangées 3 et 3.
La famille Le Gualès figure parmi les plus anciennes de Bretagne. On trouvera toutes les références généalogiques les concernant sur le précieux site TUDCHENTIL de notre ami Amaury de La Pinsonnais, et sur la même page un lien vers leur généalogie dressée par Rémy Le Martret.
Dans l’arrêt de maintenue de 1669:

« Rolland le Guales, chevaillier, seigneur de Mezaubran, cheff de nom et armes », affirme portter «  les armes de leur nom de le Gualles, qui est une famille en cette possession de noblesse depuis plus de quatre cent ans, et quoy qu’il peut remonter sa genealogie jusques à un Jan le Guales, qui vivoit en 1300, et faire la preuve d’onze degres de filiations en ligne directe, sans aucune interuption, cepandant, pour ne s’engager à rien qu’il ne puisse prouver si constamant qu’il n’y ait pas la moindre ombre de difficulté, il se restraint à huit degres seulement et ne parlera de Jan et de Geffroy le Gualles que pour faire voir son antiquité et celle de sa famille, pour eviter la confusion ordinaire dans toutes les geneallogies ».

De cette noble famille nous retiendrons Gilberte Le Gualès de Mézaubran, comtesse Le Gualès de Mézaubran, née Levesque (1892-1970), épouse d’Adolphe Le Gualès de Mézaubran (1886-1944), comte Le Gualès de Mézaubran, ancien maire de Joué-sur-Erdre. Pour l’Histoire, soulignons qu’ils méritèrent par leurs actions, durant le Seconde Guerre mondiale, la Médaille de Juste.
 
La vente Sotheby’s  du 2 juillet 1951 : Mediaeval manuscripts and miniatures, décrit 8 manuscrits ayant appartenu en dernier lieu à la comtesse de Mezaubran :
Lot 23. Saint Augustin. 32 f. écriture gothique. 17 lignes. f. 1 ½ p. miniature de saint Augustin. Armes de Jean Budé. 145 x 105 mm. France.
Manuscrit aujourd’hui conservé à la Boston Public Library,  Ms. q.Med. 127 (ancien 1549). // Je remercie Kimberly Reynolds, curator of Manuscripts, pour les renseignements qu’elle a pu me fournir sur ce manuscrit. //
De contemplatione Christi, seu Manuale. ca 1475/1480.
Initiales or et couleurs. Rubriques en bleu. réglure en rouge. Table f. 31-32.
Acquis de Maggs Bros. (A century of printed books (1462-1562) and some mediaeval manuscripts : cat. 816, 1953, n° 141). « J.L. Whitney Fund / Nov. 3 – 1953/ 029 » (f. 1).
Sur les armoiries de Jean Budé, voir la base BIBALE (IRHT) 
Sur les manuscrits des Budé :
Monique-Cécile Garand, \”Les copistes de Jean Budé (1430-1502)\”, dans  le Bulletin d’information de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, 15, 1969 (Numéro 1967), p. 293-332 [en ligne sur Persée]
H. Omont, \”Georges Hermonyme de Sparte, maître de grec à Paris et copiste de manuscrits, suivi d’une notice sur les collections de manuscrits de Jean et Guillaume Budé\”, et de notes sur leur famille, dans Mémoires et Bulletin de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ile-de-France, t. XII, 1885, p. 5-57.

Lot 24. Bréviaire à l’usage de Rome. Illuminé. 446 f. Gothique. 27 lignes. 150 x 115 mm. XVe s. Italie du Nord.
Ca 1430. 152 x 118.  2 col. Prix : 39.20
Passé dans la vente Proske, décembre 1994. Psautier et bréviaire. 10 initiales historiées. Prix : 15500.00

Lot 25. Recueil. Latin. Papier. 83 f. Enluminure p. 1. Armes de Jean Budé. Des initiales ont été découpées. 137 x 92. France XVe s.
Aujourd’hui à Austin, University of Texas, Harry Ransom Center, MS HRC 40. // Je remercie Elizabeth L. Garver, French Collections Research Associate, pour son aide //
Description et photos sur Digital Scriptorium.

Partie 1. Il s’agit de l’oeuvre de l’historien Jean de Candida (Giovanni Filangieri Candida (+ vers 1499):

« Divo Carolo adolescenti Lodovici filioli Francorum regi christianissimo humilimus ac fidelis servitor et subditus Johannes Candida, victoriam et felicitatem.
« Daturo munuseulum strene tue Majestati, etc. (voir en ligne : Camille Couderc, sur Persée et Persée)

Partie 2, 33-54v: Seraphius vir Urbinas vir utriusque iuris interpres nostri temporis primarius, reverendissime pater, gentilium libros de optimarum artium studiis cum datur otium frequentius legere solet. Is nuper cum Luciani philosophi apud graecos suo tempore clarissimi quendam legeret dialogum qui inscribitur Caron latinum nescio quo interprete iam diu factum me pro mutua inter nos consuetudine rogavit ut illum sui gratia emendarem corrigeremque, quoniam exstarent quam multa eo mendosa quod ad sententias explicandas ut plurimum esset opus Sibilla interprete. (en ligne : )


© Austin, University of Texas

Armes des Budé : d’argent, au chevron de gueules accompagné de trois grappes de raisin pourpre, pamprées de sinople
Nous y avons reconnu au f.1 l’ex-libris (XVII/XVIIe s.) des Oratoriens de Nantes : Oratorii Nannetensis
[voir ici] et [voir ici] :


© Austin, University of Texas

Une inscription verticale montre que le manuscrit était à Nantes en août 1837.
De même nous avons remarqué sur le premier folio le cachet très caractéristique du Comte de Kergariou (+1849) (1) avec sa devise \”Là ou ailleurs\” :


© Austin, University of Texas
  
Prix : 56.00

Lot 26. Entretiens pour assister au saint sacrifice de la messe. Enluminé, style Renaissance. 65 f. Ecriture romane, or, bleu, noir. 15 lignes. 171 x 111 mm. Reliure maroc. fin XVIIe s.
Ce manuscrit est passé en 1841 à la vente Deville & Dufour :
Lot 70 du Catalogue des livres rares, précieux, singuliers et curieux,… provenant  des bibliothèques de MM. Deville et Dufour dont la vente se fera le lundi 8 février 1841 (Paris, Bohaire, Libraires, 1841): Entretiens pour assister au saint sacrifice de la messe et pour la confession et communion. Pet in 4° mar. r. fil. tr. d. Joli manuscrit du XVIe siècle sur peau vélin avec lettres initiales, ornements et 4 jolies miniatures, le tout en or et en couleur.    
Prix : 12.00
 
Lot 27. Heures de la Vierge. Usage de Dol. 120 x 80 mm. XVe s. Enluminé. Semi-gothique. 15 lignes. Armes au f. 58v. Reliure XVIe s. Médaillon de la Crucifixion avec ces mots : IACQVE MVNE MOQUE
Sotheby’s 1951. Prix : 28.00
Peut-être une famille « Mocqué » ?, patronyme attesté en Bretagne.

Lot 28. Heures de la Vierge à l’usage de Paris. Enluminé. 146 f. Gothique. 14 lignes. 131 x 97 mm. France. XVe s.
Prix : 9.80

Lot 29. Heures de la Vierge. 74 f. 174 x 120 mm. XVe s. Franco/ Flamand. Gothique. 19 lignes. Enluminures pleine page : Jugement dernier. Bordures. Reliure XIXe s. avec inscription : ANNA BAYS.
Prix : 67.20

Lot 30. Heures de la Vierge avec calendrier à l’usage de Paris. 89 f. Gothique. 14 lignes. 8 miniatures ½ p. La première page du calendrier manque. 155 x 109 mm. Paris, XV ½.
Prix : 252.00


Jean Budé et son père Dreux Budé (détail d’un panneau du maître de Dreux Budé, vers 1450).

Pour lors, nous n’avons pas retrouvé d’informations sur les différents livres d’heures de la comtesse Le Gualès de Mezaubran.

Note
(1) Sur ce bibliophile breton voir Jean-Luc Deuffic, \”Le comte de Kergariou. A propos d’un Livre d’heures… et de saint Fiacre\”, dans Notes de Bibliologie. Livres d’heures et manuscrits du Moyen Âge identifiés (Pecia, Le livre et l’écrit, 7), Brepols, Turnhout, 2010, p. 171-175. [ Lien 
 

25 Mar 2016
Jean-Luc Deuffic

Heures à l’usage de Paris : copiste breton ?

La maison ADER propose à sa vente du 7 avril 2016 (lot 33) un livre d’heures à l’usage de Paris, exécuté vers 1410/1420. La présence \”remarquable\” de saint Conogan, fêté au 15 octobre dans le calendrier, laisse à penser qu’une main bretonne a confectionné ce manuscrit…


(c) Ader

Description détaillée du manuscrit dans la Gazette Drouot


Bateau de pierre de saint Conogan à Beuzec-Cap-Sizun (source : topic topos)
La vie de saint Conogan, dans Dom Alexis Lobineau (1725) [lien]
CONOGAN : donné tardivement comme évêque de Quimper, attesté dès le Xe siècle.

Ce livre d’heures a servi de livre de raison à plusieurs membres de la famille de Reméru (Lorraine puis Chalon). 

Voir sur un autre livre d’heures et de raison de Philibert de Reméru : Le livre d’heures de Philibert de Reméru. [Notes généalogiques sur la famille de Reméru inscrites sur un livre d’heures du XVIe siècle.] Mém. Soc. d’hist. et d’arch. de Chalon-sur-Saône, xxi (1925), 89-101. Numérisé sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5722175x
10 Fév 2016
Jean-Luc Deuffic

Rennes, BM, ms. 1557 : sur les origines d’un livre d’heures à l’usage de Saint-Malo


(c) Bibliothèque Rennes Métropole. Ms. 1557, f. 82

Dans la belle collection des livres d’heures de la Bibliothèque de Rennes Métropole, précieusement gardée par Sarah Toulouse, heureuse conservatrice, figure un manuscrit particulier, objet en 1998 d’un mémoire universitaire de Violaine Godin, dont le titre m’avait surpris : \”Etude du livre d’heures à l’usage de Tréguier, manuscrit 1557 : Bibliothèque municipale de Rennes\”.
En effet, en ne se basant que sur les travaux de Madan, elle s’est engagée dans une mauvaise direction.
La présence, au calendrier, des fêtes de saint Jean de la Grille (Johannis de craticula, au 1er février), et de la dédicace de l’église cathédrale de Saint-Malo au 30 octobre, ne laisse aucun doute sur le caractère malouin de ce livre d’heures. On pourrait bien entendu y ajouter les fêtes de saint Servais, en mai (également honoré d’un suffrage), de saint Aaron en juin, et de la translation de saint Malo en juillet, saints repris dans le litanies.


(c) Bibliothèque Rennes Métropole. Ms. 1557, f. 9

Une main ancienne, d’une date proche de la composition de ce manuscrit, a ajouté en rouge, au 11 août, la fête de sainte Suzanne, et en même temps, avant la calendrier, un feuillet contenant une prière à la sainte, de toute rareté :

Vierge douce, vierge bénigne,
Vierge saincte, vierge très digne,
Vierge franche de Rome née,
Vierge puissante et vertueuse
De Dieu espouse gracieuse
O saincte Susanne ma dame
Par ta pitié mon corps et mon âme
Veuilles de tout peine défendre
Et en ta saincte garde prendre.

Toutefois, il ne faut pas confondre les deux Suzanne, la chaste Suzanne de Babylone, dont la légende se lit dans Daniel, fêtée le 18 février, et la Suzanne romaine, le 11 août. 

L’importance donnée à sainte Suzanne dans ce manuscrit nous a mené bien évidemment à en rechercher l’origine. Cela n’a pas été très difficile… Dans l’ancien diocèse de Saint-Malo, et tout près de la célèbre cité corsaire, se trouvait à Saint-Coulomb une chapelle frairienne dédiée à sainte Suzanne, aujourd’hui disparue que rappellent encore une croix de chemin, et un étang qui en a pris le nom.
Au XVIIIe siècle, se voyait encore dans l’église de Saint-Coulomb, au haut de la nef, du côté de l’épître, un grand vitrail orné des armes d’Olivier du Chastellier et de Suzanne Uguet, sa femme, seigneur et dame du Lupin en 1611 ; au-dessous étaient deux pierres tombales portant les armes des Uguet : d’argent à deux croissants rangés et adossés de gueules. Ainsi le prénom de Suzanne était-il en honneur au XVIe s. dans cette région. Déjà en 1469, dans son testament, parmi les saintes nommées pour la protéger, la duchesse Marguerite de Bretagne, implorait elle-même sainte Suzanne, dont le culte en Bretagne ne resta pas ignoré (Mûr-de-Bretagne (22), Questembert et Sérent (56), Les Iffs (35), etc…).
Pour connaître un des premiers possesseurs du manuscrit 1557 de la Bibliothèque de Rennes Métropole peut-être faudrait-il chercher dans les familles nobles de la région de Saint-Coulomb une dame prénommée Suzanne vivant vers la fin du XVe siècle …

Manuscrit numérisé sur les Tablettes Rennaises et sur le site BVMM (IRHT)

7 Nov 2015
Jean-Luc Deuffic

Mais où sont les Heures du duc de Bretagne « écrites en lettres d’argent » ?

Dom Edmond Martène, dans son Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint Maur (Paris, 1717), relatant son passage à l’abbaye de Fontevraud, précise pour le 14 avril 1708 :

Nous passâmes le reste de la journée a voir la bibliothèque qui est très grande & bien remplie de livres. On y voit quelques manuscrits dont les plus curieux sont des heures qu’on croit servi à un duc de Bretagne écrites en lettres d’argent sur du talque dont toutes les marges sont ornées de vignettes & de mignatures très délicates

Les connexions entre Fontevraud et la Bretagne sont nombreuses, notamment avec l’arrivée à la tête de l’abbaye, en 1457, de Marie de Bretagne (1424-1477), fille de Richard d’Étampes, fils de Jean IV, duc de Bretagne, et de Marguerite d’Orléans. Elle était soeur du duc de Bretagne, François II (1435-1488).
Peut-être faut-il chercher dans la bibliothèque de Marie ces fameuses \”Heures écrites en argent\” ? Son inventaire fait bien mention de deux manuscrits :

« Item unes Heures de Nostre Dame, en franczoys, hysroriées, relyées, fermantes a fermouers d’argent doré
….
Item unes aultres petites heures a l’usaige de Romme, fermans a fermouers d’argent doré »

Aucun ne semble pourtant correspondre aux Heures d’argent
A New York, le Brooklyn Museum (ms. 19.78) conserve d’autres Heures de Marie de Bretagne :


© Brooklyn Museum, New York

Depuis l’époque de Dom Martène, le manuscrit écrit en lettres d’argent semble avoir disparu. Etait-ce un présent du duc François II à sa soeur?
En 1790, quand on transféra la bibliothèque de Fontevraud à Saumur, un bateau chavira et des milliers de volumes disparurent dans la Loire (1). Notre livre d’heures s’y trouve peut-être encore … à moins qu’il n’avait déjà subit les outrages des révolutionnaires.

Note
(1)
Alfred Jubien, L’abbesse Marie de Bretagne et la réforme de l’ordre de Fontevrault, Angers & Paris, 1872, p. 186.

Biblio
Lucy Freeman Sandler, \”Bedford in Brooklyn\”, dans Tributes in Honor of James H. Marrow Studies in Painting and Manuscript Illumination of the Late Middle Ages and Northern Renaissance (J. F. Hamburger, A. Korteweg (eds.), 2006, p. 431sq
Marie-Françoise Damongeot. \”Le Coffre aux livres de Marie de Bretagne (1424-1477), abbesse de Fontevraud\”, dans Livres et lectures de femmes en Europe entre Moyen Âge et Renaissance, 2007, p. 81-99.
Diane Booton, Manuscripts, Market and the Transition to Print in Late Medieval Brittany (Ashgate, 2010), p. 322-327.