30 Août 2021
Jean-Luc Deuffic

« Le Livre de chasse » du J. Paul Getty Museum (Los Angeles) : exemplaire d’un membre de la famille bretonne de RIEUX

Le prestigieux J. Paul Getty Museum, à Los Angeles, conserve un magnifique exemplaire (Ms. 27) des années 1430-1440 du Livre de chasse, livre de vénerie médiévale composé entre 1387 et 1391 par Gaston Phébus (Fébus), comte de Foix.

“Le Livre de chasse” de Gaston Phébus

“Le Livre de chasse” sur ARLIMA

Dans ce manuscrit, présenté comme ayant été exécuté en Bretagne, les armoiries de Rieux, d’azur, à cinq besants d’or, sont peintes en de multiples endroits. Les Rieux portent généralement ces armes avec 10 besants, mais plusieurs tours du château de Ranrouët nous les figurent avec ces cinq besants enchâssés dans la pierre. Ranrouët fut un temps la demeure des Rieux. https://www.chateauderanrouet.fr/


© J. Paul Getty Museum, ms 27

Pour la décoration, on peut comparer certaines scènes de chasse avec celles que l’on retrouve par endroits dans les Heures de Jean de Montauban (Rennes, Bibliothèque Métropole, 1834) dont la fille Béatrice épousa Jean III de Rieux.


© J. Paul Getty Museum, ms 27

Rennes, Bibliothèque Métropole, 1834

Le manuscrit de Los Angeles porte également cette note de provenance « Ex-Libris Antonii de Lamare domini de Chesnevarin cui dono dedit D. Henricus d’Orléans marchio de Rothelin Anno S. R. M.D.C.XXXX. ». Ainsi, Henri d’Orléans de Rothelin, aurait fait don de l’ouvrage à Antoine de Lamare en 1640.

Le premier, Henri d’Orléans de Rothelin, marquis de Rothelin, baron de Varenguebec, Neaufle et Hugueville, conseiller d’épée nommé par brevet de 1615, gentilhomme ordinaire de la chambre de Louis XIII par brevet de 1620, maréchal de camp et des armées du roi le 9 janvier 1637, chevalier du Saint-Esprit nommé par brevet du 1er octobre 1641, gouverneur de la ville de Reims, décédé le 4 mai 1651 (Moreri), épousa le 12 février 1620 Catherine-Henriette de Loménie (†28 février 1667).

Le second, Antoine de Lamare, seigneur de Chenevarin (1590-1670?), est un bibliophile bien connu. Nous retrouvons son ex-libris sur plusieurs manuscrits dont le Fr. 18931 de la BnF.

Un possesseur du Paris, BnF, Fr. 939, décrit ces armes : « d’azur à la croix d’or cantonnée au 1, d’une licorne contournée d’argent, au 2 à l’aigle esployé d’or becqué et membré de gueules, au 3 et 4 à deux lyons affrontez ou contre rampants d’or armez et lampassez de gueules, les queues passées en sautoir, qui est de Lamare ;- Parti et escartelé au 1 et dernier d’azur à trois lyons naissants d’or, les queues passées en sautoir à la bordure engreslée de gueules, qui est Le Clerc, sieur de Croisset, au 2 et 3 de sinople à la fleur de lys d’or, qui est de Clercy, et sur le tout, de gueules à la fleur de lys d’or, qui est d’Herbouville. Supports : deux licornes d’argent. Cimier : une licorne naissante de mesme ».

Antoine de Lamare est l’auteur des « Eloges de la ville de Rouen : en vers latins et français », publiés par Pierre de Lamare de Durescu, son fils, et Pierre Grognet d’après des imprimés du XVIe et du XVIIe siècle, avec une introduction par Édouard Frère, Rouen, 1872 :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5406112c

Liens
J. Paul Getty Museum, ms. 27
Bibale

Quelques pages consacrées à Antoine de Lamare dans:
Le parcours d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de France

3 Août 2021
Jean-Luc Deuffic

Yves Mignot, copiste breton du Trégor (vers 1450)

Le manuscrit de la Bibliothèque Vaticane, cote Vat. Lat. 2317, est un des rares exemplaires du Directorium iuris in foro conscientiae et iudiciali du franciscain de Norwich Pierre Quesvel (parfois orthographié Quesnel). D’une belle écriture du milieu du XVe siècle, son copiste breton s’y nomme et nous apprend par là-même l’identité de son commanditaire dans un long colophon. J’ai déjà montré toute l’aptitude particulière des Bretons dans l’exercice de la copie au Moyen Âge avec une première handlist publiée en 2010 (1). Aussi, c’est toujours un grand plaisir d’ajouter un nouveau nom à cette liste initiale de copistes qui doit encore s’étoffer. Yves Mignot, comme il le précise, appartient au pays trégorois (Tréguier, Côtes d’Armor) où plusieurs familles nobles portent son patronyme.
Lors de la Réformation des fouages de 1426, parmi les nobles de la paroisse de Ploubezre (Ploeberre) on remarque Yvon et Jehan Le Mignot. À cette date, le manoir de La Lande appartient à Yvon le Mignot et est exploité par Jehan le Lancer Clerc ; celui de Launay à Yvon le Mignot, exploité par Jehan Guegan ; Rossalu à Jehan Mignot, exploité par Yvon an Hoder. En 1481, la « montre » de Tréguier, comptabilise 22 nobles à Ploubezre, parmi lesquels Yvon LE MIGNOT (65 livres de revenu) « porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge ».
(Voir sur le site de Tudchentil, « Montres de l’évêché de Tréguier tenues en l’an M CCCC LXXXI »
https://www.tudchentil.org/spip.php?article480)
Yvon doit probablement appartenir aux Mignot (Le) du Launay, en Ploubezre, manoir toujours visible, l’un des plus anciens du Trégor. Cette famille blasonnait d’argent, au sautoir de gueules.
(Voir Louis Briant de Laubrière, Armorial breton, 1844, sur Tudchentil https://www.tudchentil.org/spip.php?article688 )


Manoir du Launay, Ploubezre – Côtes d’Armor – Photo Inventaire

Au terme de sa copie, Yves Mignot stipule être étudiant à l’Université de Toulouse. Cette dernière était alors célèbre pour son enseignement du droit (2). Nombre de Bretons y sont attestés, formant un temps une « nation » particulière, la « Nation de Bretagne », comme ce fut le cas dans d’autres grandes universités du Royaume (Angers, plus tard Orléans). Avant la création de l’Université de Nantes en 1460, les étudiants bretons devaient s’exiler aux quatre coins du royaume et jusqu’en Italie pour suivre les cours des grandes facultés.
Curieusement, au XVIe siècle, on retrouve un MIGNOT à Toulouse : « On mêla parmi ces écoliers (de Toulouse) pour les aguerrir, plusieurs soldats étrangers & ils choisirent tous pour leur général Georges Mignot, sieur de la Boissière, gentilhomme Breton & étudiant en droit qui avoit exercé la charge de prieur de la nation de Bretagne dans l’université de Toulouse. Ce jeune guerrier fit plusieurs actions de valeur & soutint dans la suite la réputation d’un brave homme au siège de Malte & à la bataille de Lepante où il se trouva & il ne se rendit pas moins recommandable par la science du droit » (Abrégé de l’historie générale de Languedoc, de dom Joseph VAISSETE, t. V, Paris, 1749, p. 611).
Georges Mignot de La Boissière fut président de la Chambre des Comptes de Bretagne de 1577 à 1592, docteur en droit, maréchal de camp des armées du roi, gentilhomme de la chambre ordinaire du roi (8 décembre 1569), écuyer des épouses de Charles IX et Henri III, figurant sur la liste des pensionnaires du roi en Bretagne. Il épouse Claude de Monti, fille du maître Bernard et de Renée Vergé (Dominique Le Page, Usages et images de l’argent dans l’Ouest atlantique aux Temps modernes, p. 102). Ce MIGNOT appartenait à une famille homonyme de notre copiste trégorois, qui portait D’azur à une chouette d’argent becquée et membrée de gueules.
Pour revenir à notre manuscrit, précisons qu’Yves Mignot exécuta sa copie du Directorium iuris in foro conscientiae et iudiciali à la demande de Jacques de Meaux, conseiller du roi Charles VII, licencié in utroque jure, président du Parlement de Toulouse, dont on sait qu’il exerçait la fonction depuis novembre 1449, remplaçant alors Aynard de Bletterens à la première présidence, tous deux venus du Parlement de Paris. Jacques de Meaux, décédé en 1454, nous avons là l’époque où Yves Mignot travailla à son ouvrage.
Jacques de Meaux, alors conseiller au Parlement de Paris, avait épousé Pérette LE FÈVRE, fille de Junien Le Fèvre, lui-même fils de Pierre, président du Parlement de Paris, et de Marguerite de Reilhac (abbé Jean-Bernardin Pérucaud, Notice sur Brigueuil, 1904).

(1) Jean-Luc Deuffic,  « Copistes bretons du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècles): une première “handlist” », Du scriptorium à l’atelier. Copistes et enlumineurs dans la conception du livre manuscrit au Moyen Âge, Turnhout: Brepols, 2010 (Pecia), p. 151-197.
(2) En 1456 et 1457, Hervé Conseil, du diocèse de Saint-Pol-de-Léon, étudiant à Toulouse, copie les mss. Paris, BNF, Lat. 7635 et Toulouse, BM, 393

Sur l’oeuvre de Pierre Quesvel voir Renato Lioi, O.F.M., « Il Directorium Juris del Francescano Pietro Quesvel nei sermoni domenicali di San Giacomo della Marca », dans Studi francescani, vol. 59, 1962, p. 213-269.

“Incipit summa que vocatur directoria juris in foro consciencie et judiciali composita a fratre PETRO QUESVEL de ordine fratrum minorum ex juribus et doctorum sentenciis viversorum (sic, pour diversorum). [Prologus:] Si quis ignorat ignorabitur I Cor. XIIII. Et hec verba ponuntur…
Parmi les manuscrits:
Bruxelles, KBR, mss 152-154 et 225-226, 2 vols, Bruxelles, 1449-1451
Firenze, Bibl. Laurenz. Plut. 3 sin. 2 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/firenze-biblioteca-medicea-laurenziana-plut-3-sin–manoscript/228635)
Munchen, Bay. Staats. Clm 3897 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/münchen-bayerische-staatsbibliothek-clm-3897-manoscript/220280)
Oxford, Merton College MS. 223 (https://medieval.bodleian.ox.ac.uk/catalog/manuscript_10321)
Padova, Bibl. Antoniana, 28 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/padova-biblioteca-antoniana-manoscritti-28-manoscript/190575)
Paris, BnF, Lat. 4261 (https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc63043q) numérisé
Paris, BnF, Lat. 8934 https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc771518
Reims, BM, Carnegie, 765 (Numérisé IRHT/BVMM https://bvmm.irht.cnrs.fr/consult/consult.php?reproductionId=2578)
Trento, Archivio Diocesano Tridentino. Biblioteca Capitolare 145 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/trento-archivio-diocesano-tridentino-biblioteca-ca-manoscript/153003)


Troyes, BM 0075 (http://initiale.irht.cnrs.fr/codex/4583)

Wien, ÖNB 2146
Yale, Beinecke MS 429 (quelques feuillets Numérisés) (https://pre1600ms.beinecke.library.yale.edu/docs/pre1600.ms429.htm)
Le Paris, BnF, Lat. 4261 est-il aussi l’oeuvre d’un copiste breton?  Possible. Il s’y nomme “Bricius scripsit” (à la fin du second livre). Un Brice, originaire du diocèse de Saint-Pol-de-Léon, travaillant vers le milieu du XIVe siècle, est connu pour avoir copié les manuscrits Nüremberg, Stadt. Bibl., Cent III, 79;  Paris, Paris, BU, 214 + Arsenal, 1239, f. 35-44 ; Vatican, BAV, Vat. Lat. 1096 ; Wolfenbüttel, Herzog-August. Bibl., Gudiani latini 15-16-17.

Manuscrit Vatican Lat. 1096

 

 

28 Juin 2021
Jean-Luc Deuffic

La Bretagne des origines : de nouvelles approches. IrCaBriTT et CODECS

La Bretagne carolingienne n’a pas encore dévoilé tous ses mystères et ses richesses et les zones d’ombre sont encore nombreuses sur cette période et celle qui la précède. L’absence flagrante de documentation originale complique l’approche de l’historien. La dispersion des élites bretonnes à l’époque des grandes invasions scandinaves (IX-Xe siècle) s’est accompagnée d’une atomisation des collections monastiques contribuant à un éparpillement significatif des manuscrits échappés au vandalisme.

En 1985, lors d’un mémorable colloque organisé pour le 15e centenaire de l’abbaye Saint-Guénolé de Landévennec, j’avais modestement fait un état des lieux de la question (1) en dressant un catalogue des manuscrits bretons, initialement à partir de données puisées aux travaux pertinents du regretté professeur Léon Fleuriot (1923-1987) et aux contacts que j’avais alors avec l’éminent paléographe allemand Bernard Bischoff (1906-1991).

Depuis cette époque, quelques études ont été consacrées à tel ou tel manuscrit breton (2), mais pour lors nous attendons toujours une histoire globale des scriptoria armoricains dans un contexte plus large, celui de leurs relations avec les centres culturels de la grande Celtie. Aussi, c’est avec beaucoup d’intérêt que nous assistons à la genèse de plusieurs bases documentaires liées à cette problématique.

Mention particulière, tout d’abord, au projet “Ireland and Carolingian Brittany: Texts and Transmission” (IrCaBriTT) financé par Laureate Awards Scheme de l’Irish Research Council et dirigé par le Dr Jacopo Bisagni (Classics, NUI Galway).

Le projet IrCaBriTT explore les échanges culturels entre l’Irlande, la Bretagne et la Francia à l’époque carolingienne (vers 750-1000). Plus précisément, l’un des principaux objectifs du projet est d’évaluer l’impact de l’héritage littéraire et savant de l’Irlande paléochrétienne sur la formation de l’identité textuelle et culturelle de l’élite intellectuelle de la Bretagne médiévale.
IrCaBriTT se concentre sur un groupe nouvellement découvert de textes très distinctifs du début du Moyen Âge sur le comput (science du calcul du temps) et l’exégèse biblique, tous montrant des liens clairs avec la Bretagne. En plus de fournir de nouvelles preuves substantielles pour des domaines jusqu’ici négligés de l’éducation et de l’érudition bretonnes à l’époque carolingienne, ces travaux démontrent la contribution formative de l’apprentissage irlandais médiéval au développement des idées « scientifiques » et religieuses bretonnes entre la fin du VIIIe et le début du Xe siècle.
L’intégration de ces nouvelles preuves dans une évaluation globale de la transmission bretonne des textes hiberno-latins permet de reconstruire et de comprendre les réseaux intellectuels qui ont lié les scriptoria insulaires, bretons et francs où ces œuvres ont été produites, copiées et étudiées.
Les chercheurs trouveront en ligne une riche Handlist of Breton Manuscripts, c. AD 780–1100 (DHBM), travail remarquable de Jacopo Bisagni (avec les contributions de Sarah Corrigan), précédée d’une utile présentation sur les caractéristiques du “manuscrit breton”.
La base s’accompagne d’une bibliographie exhaustive et d’une liste de ressources internet.
Le projet IrCaBriTT marque une étape décisive dans l’étude de la Bretagne carolingienne. Saluons donc la très belle initiative de Jacopo Bisagni, en espérant qu’elle suscite de nouvelles idées parmi nos jeunes chercheurs bretons …

Dans cette même optique, signalons CODECS: Collaborative Online Database and e-Resources for Celtic Studies, publiée par la A. G. van Hamel Foundation for Celtic Studies. Textes, manuscrits et bibliographie composent cette riche base.
CODECS, acronyme de Collaborative Online Database and e-Resources for Celtic Studies, est une plateforme en ligne publiée par la Fondation A. G. van Hamel pour les études celtiques, basée aux Pays-Bas. Il présente une tentative continue de construire un catalogue descriptif complet des sources d’intérêt pour les études celtiques, y compris texte et manuscrit inédits, ainsi qu’une bibliographie qui contient actuellement plus de 20 000 références. De plus, pour enrichir les façons dont les utilisateurs peuvent découvrir et explorer ces ressources anciennes, il fournit des informations structurées sur les contenus ainsi que sur les contextes ou les provenances des sources décrites.
Parmi les ressources annexes nous trouvons même le dictionnaire néerlandais-breton de Jan Deloof (2004).

(1) Jean-Luc Deuffic, “La production manuscrite des scriptoria bretons (VIIIe-XIe siècle)”, in: Simon, Marc (ed.), Landévennec et le monachisme breton dans le haut Moyen Âge: actes du colloque du 15e centenaire de l’abbaye de Landévennec, 25-26-27 avril 1985, Association Landévennec 485-1985, Landévennec: Association Landévennec, 1986. 289-321.
(2) Je pense, par exemple, aux travaux de David N. Dumville et de Louis Lemoine. Avec le CRBC (Centre de Recherche Bretonne et Celtique), le CIRDOMOC, que j’ai contribué à créer au lendemain du colloque précité, fédéralise aujourd’hui une grande partie des études celtiques en Bretagne.

Illustrations: New York, Public Library, 115 / Boulogne, BM, 8

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