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13 Avr 2020
Jean-Luc Deuffic

Guillaume “Supremus”, Jean Fougère et les Dominicains de Rennes

Aujourd’hui, la « toile » offre aux chercheurs de vastes champs d’investigation. La bibliologie n’échappe pas au phénomène. De nombreuses bases de données sont en ligne permettant sans cesse de nouvelles trouvailles.

CERL (Consortium of European Research Libraries) propose ansi MEI (Material Evidence in Incunabula), une base autour de l’incunable. Le questionnement sur « Rennes » m’a permis de relever un précieux ouvrage conservé à la Koninklijke Bibliotheek – Nationale Bibliotheek van Nederland (NL) sous la cote KW 171 D 20. Il s’agit d’un exemplaire de l’Opus nonaginta dierum, de Guillaume d’Ockham, imprimée à Lyon par Jean Trechsel, le 16 juillet 1495 (GW 11910). L’intérêt de ce livre est surtout dans la marque de possession des Dominicains de Rennes, du couvent de Bonnes-Nouvelles, datée de 1513, que voici :
« Concessus est praesens liber fratri guillelmo sup(re?)my [magistris] conventus redonensis ordinis fratrum predicatorum // a fratre Ihoanne Fougere priore meritissimo eiusdem conventus ac vicario totius nationis britannie / anno millesimo quingentesimo xiij.mo mense septembre frater guillelmus suprem[y] » [signé] « frater guillelmus supremy. »

Au passage, mentionnons une autre épave de l’ancienne bibliothèque des Dominicains de Rennes, conservée aux Champs Libres, Rennes 15574 Rés., Ovide, Fasti, Paris, 1512, portant aussi le nom de « Guillaume supremus », relevée par Sarah Toulouse, conservatrice du dépôt rennais, dans une étude consacrée « À la recherche de la bibliothèque d’Yves Mahyeuc. Les dominicains de Rennes et leurs livres au XVIe siècle » (1). Ajoutons Clipeus Thomistarum in quoscumque adversos (Rennes, 15196 Rés) avec cette inscription « Iste Clipeus est fratri Guillelmo Suspremi […] Redonensis filio […] priore conventus pro suo usu concess… » (f. cc6v) ; M. T. Ciceronis de Oratore Iibri tres (Rennes, 15481 Rés) : « Frater Julianus Guyhart hunc librum habuit ex libris Reverendi quondam patris penitentiarii reverendi in Christo patris domini domini Redon[…], cujus animam Deus absolvat, a me Jhesus (?) et hoc in penitentiarum utitur p[…] concessione colendissimi magistri nostri magistri Guilhermi Suppremy piciorum meritissimi anno Domini millesimo quingentesimo trigesimo secundo ».

Mais qui est donc ce Guillaume « Supremy » dont le nom nous semble quelque peu énigmatique ?… Un renseignement important nous vient du bon Albert Le Grand (1599-1641), Dominicain breton, divulgué dans ses Vies des saints de la Bretagne Armorique, en l’occurrence dans celle d’Yves Mahyeuc (1462-1541) : « Le P. Guillaume Supremus, docteur, premier gradué en théologie depuis la réforme du couvent de Bonne Nouvelle et inquisiteur de la foi, le seconda (= Yves Mahyeuc) puissamment dans cette œuvre de zèle et fit une si exacte recherche des hommes ennemis qui avaient répandu cette mauvaise semence à la faveur des ténèbres qu’ils furent contraints d’abandonner le pays … » (2).
Du reste, ce « Guillaume Suprême » est également attesté à l’autre extrémité de la France. Ainsi, est-il connu pour avoir été en 1519 prieur des Frères prêcheurs de Lyon, au couvent de Notre-Dame-de-Confort, succèdant à frère Valentin Liévin (3).
Professeur de théologie, sa science fut mise à contribution lorsque « Thomas Meeterius de Neubourg nous apprend que Jean Macé, libraire de Rennes, lui a fait transmettre par Laurent Hostingue, imprimeur à Caen, ce livre précieux De curâ clericali pour corriger les fautes qui s’y étoient glissées ; qu’après l’avoir lu, il a noté plusieurs barbarismes et restitué au texte sa pureté primitive. Il adresse ce volume au dominicain Guillaume Supremi, professeur de théologie, avec prière de le lire et d’exhorter ses élèves à l’étudier ; ce qui, dit-il, leur sera fort utile » (4). Malheureusement cette édition du Cura clericalis n’est pas datée, mais a du être imprimée vers 1519. Sur le dernier feuillet, l’épître dédicatoire, datée elle d’un 23 mars, de Caen, est adressée par ce « Thomas Meeterius, Novoburgensis, ad reverendissimum magistrum nostrum Guillielmum Supremi, sacre pagine sanctissimum professerem Dimensem, ordinis Predicatorum ». Dimensem doit être pour Dinan, vieille cité de l’ancien diocèse de Saint-Malo, où fut fondé le premier couvent dominicain de Bretagne, vers 1232. C’est dans cette maison que prit l’habit de l’Ordre le Bienheureux Alain de la Roche, grand restaurateur de la dévotion du Rosaire.
Le nom ou surnom de « Supremi », « Suprême », etc… peut étonner car il ne correspond à aucun patronyme connu. Je crois, en fait, qu’il s’agit bien ici d’une traduction du breton « Le Meur », ce qui pourrait laisser supposer que notre professeur de théologie était originaire de Basse-Bretagne, d’où peut-être ses liens étroits avec le vénérable léonard Yves Mahyeuc, confesseur d’Anne de Bretagne, qu’il a assisté comme inquisiteur. Notre Guillaume Le Meur serait mort en 1536.

Yves Mahyeuc présenté par saint Yves. Basilique Notre-Dame de La Guerche-de-Bretagne, vitrail de l’Annonciation (1536)

L’inscription du livre de la Koninklijke Bibliotheek nous révèle le nom d’un autre personnage important, celui de frère Jean Fougère, prieur du couvent de Bonnes-Nouvelles et vicaire de toute la « nation bretonne ». Nous sommes alors en 1513. Le Dominicain breton, du couvent de Guérande (fondé par le duc Jean V), fut par la suite à Lyon, où il décéda : « Le Père Jean Fougère, religieux de notre convent de Lyon, docteur et professeur en théologie, qui avoit été Vicaire de la Congrégation gallicane et Prieur dudit convent a été enseveli dans notre ancien chapitre, dont on voyoit l’épitaphe qui y avoit été mise en 1583, … et la pierre sur laquelle ces épitaphes étoient gravées s’est cassée en 1723 … » (5). C’est en 1524 que Jean Fougère fut nommé vicaire général : « Le Chapitre fut célébré au Convent de Rouen, et là fut esleu Vicaire Frere Jean Fougère Docteur Bullé, du Convent de Guerrande (Frater Joannes Fougere fuit confirmatus in Vicarium Congregationis Gallicanæ) » (6).

(1) TOULOUSE, Sarah. À la recherche de la bibliothèque d’Yves Mahyeuc. Les dominicains de Rennes et leurs livres au XVIe siècle In : Yves Mahyeuc, 1462-1541 : Rennes en Renaissance [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010 (généré le 12 avril 2020). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/127290>. ISBN : 9782753567191. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.127290.
(2) Albert Le Grand, Vie des saints de la Bretagne Armorique, Brest, 1837, p. 538.
(3) Jean D. Levesque, Les Frères prêcheurs de Lyon: Notre-Dame-de-Confort, 1218-1789, 1978.
(4) Bulletin du bibliophile, 1854, p. 819.
(5) Michel Cormier, L’ancien couvent des Dominicains de Lyon …, 1900.
(6) Histoire des maîtres généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs. Tome cinquième: 1487-1589.

Référence : Sanctuaires

27 Mar 2020
Jean-Luc Deuffic

Pierre Biré, sieur de La Doucinière, « gloire de l’antique Armorique » (Birœe, Armorici lausque decusque soli)

Biré tu ne pouvais mieux orner tes escrits,
Que de ce nom Lorrain tant aymé de la France ;
Tu n’as que trop caché ta divine science,
Au regret desplaisant de tous les bons esprits
…………………………………………………………………
Toy contre tant d’erreurs plein de mémoire heureuse,
Tu nous faits veoir au vray ceste maison fameuse
De ce grand Pharamond prendre son tige et nom …
(Jean Callo, sieur de La Ramée)

Le Père Louis Jacob, dans son Traité des plus belles bibliothèques (Paris, 1644, p. 641), évoquant la Bretagne, précise : « M. Biré Autheur de quelques livres a dressé une notable Bibliotheque, par la recherche qu’il a fait des bons livres ».

Pierre Biré, sieur de la Douciniere, reste essentiellement connu pour deux ouvrages devenus très rares aujourd’hui.

Epismasie
ov
RELATION
d’Aletin Le Martyr
Concernant l’Origine, Antiquité, Noblesse &
Saincteté de la Bretaigne Armorique & parti-
culièrement des villes de Nantes & Rennes :
Auec l’explication d’un Epigraphe ou Inscription en l’honneur
de Volianus grauée sur une pierre de marbre blanc trouuée
dans les vieux fossez de l’enceinte dudit Nantes l’an 1580
Où sont contenues plusieurs recherches rares & curieuses, concernans
les vieilles fondations des Gaulois & Bretons & quelques remar-
ques vtiles, des fautes & erreurs des Chimiques de ce temps.
A MESSIEVRS LES MAIRE ET ESCHEVINS,
Nobles Bourgeois & habitans de la ville de Nantes
Quidquid fub terra est ////// in apricum proferet œtas
Horat. Lib. i Epistol.
A NANTES
Par SEBASTIEN DE HVCQVEVILLE Imprimeur &
Libraire ruë de la Iuisuerie. 1637
Auec Approbation

Pierre Biré est aussi l’auteur des Alliances généalogiques de la maison de Lorraine illustrees des faits et gestes des Princes d’icelle (Nantes, Nicolas Desmaretz et François Faverye, imprimeurs), un ouvrage de propagande politique cherchant à démontrer la légitimité des prétentions bretonnes de Philippe-Emmanuel de Lorraine (1558-1602), duc de Mercœur. Le livre sera publié l’année de son mariage, à Nantes, avec Jacquine CHEVALLIER. Pierre BIRÉ, né vers 1562, est le fils de Michel BIRÉ, sieur de la Grenotière (Cugand), conseiller au Présidial de Nantes, et de Marguerite TAILLANDIER. Après la défaite de Mercœur en 1598, Pierre Biré de la Doucinière, « l’un des personnages les plus compromis de la Ligue nantaise », quitte la magistrature (comme avocat du Roi au Siège Présidial de Nantes) pour devenir « docteur et professeur royal des droitz en l’Université de Nantes ».

Le dominicain breton Albert Le Grand cite dans ses Vies de saints de la Bretagne Armorique (éd. 1901, p. *48) « Noble homme M. Pierre Biré, sieur de la Doussiniere, … dont les doctes et riches escrits sont extrémement desirez du public ».
Pierre Biré décéda le 4 mars 1638 et fut inhumé le 6 aux Carmes de Nantes, dans la paroisse de Saint-Vincent.

BIRÉ (de). Armes : d’azur à une branche de grenadier d’or posée en fasce, chargée de trois grenades de même grénelées et couronnées de gueules, deux en chef et une en pointe.

Biblio

Alain Cullière, La manière « apologétique » de Pierre Biré (1593)
https://books.openedition.org/pur/98588?lang=fr
René Kerliver, Répertoire général de bio-bibliographie bretonne, Rennes, J. Plihon et L. Hervé, 1886-1908, III, 305 sq
Violaine Mabille de Poncheville, Pierre Biré, ligueur nantais. Un officier de justice à la cour de Mercœur, Mémoire de maîtrise soutenu à l’université de Nantes en 1997.

19 Déc 2018
Jean-Luc Deuffic

Sur un manuscrit du “livre des faiz et gestes de Bertran du Guesclin”

La fondation Martin Bodmer, à Coligny, conserve sous la cote 20, un manuscrit de la Chronique de Bertrand du Guesclin (version B), un des rares de possession bretonne. Il s’agit d’un remaniement anonyme et en prose, de la fin du XIVe siècle, de la Chanson de Bertrand du Guesclin de Cuvelier, texte de 23 000 alexandrins, exécuté pour Marie de Bretagne, épouse du duc d’Anjou et fille de Charles de Blois († 1404).
D’une écriture bâtarde, il était destiné à être illustré. Des espaces (100 x 50 mm) ont ainsi été réservés mais les illustrations n’ont pas toutes été exécutées. Huit d’entre elles sont visibles sur les quinze premiers folios.
Le texte débute au fol. 1r : \”Cy commence le livre des faiz et gestes de Bertran Du Guesclin depuis sa jeunesce jucques a son trespassement, comme est escript es livres des roys de France a Saint Denis en France. Et fut connestable de France et le plus proux chevalier en son vivant qui fust ou royaume ou ailleurs, car sa renommee a couru sur toute crestienté.\”

Provenance:
Sur la feuille de garde :  Le present livre est et appartient a Christofle [le prénom Trystan a été barré puis corrigé] de Chasteau Briant, sr de Beaufort.

Au fol. 1, d’une main différente : Le livre est et appartient a Franczoys de Chasteaubriant, sires de Beaufort, du Glesquin, du Plessix Bertran, d’Orange, Tanney, Sainct Liger, Campphleur et de La Villebagne. A luy donné par Amaury Gouyon, sire de la Moussaye et de La Rivyere, son bon nepveu. 1557.

Description et numérisation du manuscrit sur E-CODICES:

François de Châteaubriand, – ancêtre de l’écrivain (1768-1848), figure marquante du romantisme français – , fils de Jean de Châteaubriand, transigea en 1543 et 1547, avec ses sœurs, sur leurs droits dans la succession de leurs père et mère, dont il était principal héritier. Il épousa (ca 1540) Anne de Tréal, et eurent Christophe, qui recueillit de son père le dit manuscrit, marié successivement à Jeanne de Sévigné, dame du Guesclin, puis à Charlotte de Montgoméry, Georges, Briand, Catherine, née le 21 février 1551, nommée par Amaury Gouyon. Décédé le 13 octobre 1562, François fut inhumé à Saint-Coulomb .

Fils de Jacques Gouyon, seigneur de la Moussaye (†1536), et de Louise de Châteaubriant, dame de Varades, « Hault et puissant Amaury Gouyon, sire de la Moussaye » , épousa le 19 mars 1557 (date de la note insérée au manuscrit, qui fut peut-être un cadeau du nouveau marié à François de Châteaubriand ?) « haulte et puissante Claude de Acigné , vicomtesse de Dinan, dame de la Belliere », fille du vicomte de Coetmen, et veuve de Claude, sire du Chastel, baron de Marcé, vicomte de Pommerit. Amaury , fils de Jacques Gouyon (1516-1538), sire de La Moussaye, de Plouër, du Launay Gouyon, etc., et de Louise de Châteaubriand, dame de Varades, s’était uni auparavant – il n’avait alors que 11 ans – avec (1543) Catherine du Guémadeuc, morte en 1553, inhumée dans l’enfeu seigneurial de l’église paroissiale de Plouër-sur-Rance, puis en 1555 avec la veuve d’un sieur Le Cheval. Amaury Gouyon, chevalier de l’Ordre du roi, décédé le 21 octobre 1582, repose près de sa dernière épouse.

Au bas du premier folio, sous le texte du prologue  : Je suis a Jacques Nepveu 1611.

Fils de Mathurin Nepveu, avocat fiscal et bailli de la justice à Sablé, et de Julienne de Beaugé, du Mans, dame des Isles, près Sainte-Suzanne,  Jacques Nepveu, eut pour frère Rolland, baptisé en l’église Notre-Dame de Sablé, le 15 mars 1553. Pourvu, le 9 septembre 1603, de l’office de juge ordinaire et général du marquisat de Sablé nouvellement créé, il épousa, par contrat du 23 février 1579, Marie Foullon, dame du Defays, de la ville de Saumur, dont il eut une fille unique Renée. En 1610, cette Renée Nepveu, dame d’Auvers, fit alliance avec Gabriel du Guesclin, conseiller au parlement de Bretagne, de la maison de Bertrand du Guesclin, connétable de France, fils de feu Bertrand du Guesclin, chevalier de l’ordre du roi, et de Julienne du Chastellier, frère cadet de César du Guesclin de la Roberye. Sur le contrat de mariage, passé le 26 novembre, on remarque parmi les signataires : François du Guesclin, écuyer, sieur du Gast ; noble homme Jacques Nepveu, sieur des Isles.

Jacques Nepveu, écuyer, sieur des Isles, lieutenant général au comté de Laval par provisions du 2 août 1594, remplacé le 22 mai 1622, par Pierre Marest, épousa Claude Marest, et mourut à Laval, le 22 juin 1622, inhumé le 24 dans l’église de la Trinité.

Encore en-dessous un petit dessin, qui représente peut-être un blason ou des armoiries, a été exécuté à la plume (essai d’entrelacs).

Au verso du fol. 102 l’inscription Françoy Parlag n’est pas un nom, mais le début d’une phrase: // Francoy par la g[race] …
Parmi les manuscrits:

On consultera avec beaucoup d’intérêt :

La chanson de Bertrand du Guesclin de Cuvelier, [éd. par] Jean-Claude Faucon ; préf. de Philippe Ménard, Toulouse : Éd. universitaires du Sud, 1990-1991, 3 vol. (486, 501, 495 p.) ; 25 cm.

Jean-Claude Faucon, « Note sur deux manuscrits de La Chanson de Du Guesclin par Guvelier », dans Revue d’Histoire des Textes, 8-1978 (1979), p. 319-323. https://www.persee.fr/doc/rht_0373-6075_1979_num_8_1978_1186
L
a thèse d’Yvonne Vermijn, Chacun son Guesclin : La réception des quatre versions de l’oeuvre de Cuvelier entre 1380 et 1480, Thèse de Master sous la direction des dr. Katell Lavéant et Jelle Koopmans, RMA Medieval Studies, Université d’Utrecht.

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