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7 Juin 2020
Jean-Luc Deuffic

À propos du couvent breton de Cuburien et de ses livres

« Je vous engage à conserver avec soin dix-sept grands livres liturgiques des Recolets de Cuburien ; ces manuscrits sur parchemin sont assez beaux pour qu’on les ménage … »
C’est ainsi que s’exprimait le citoyen Cambry (1749-1807) dans son Catalogue des objets échappés au vandalisme dans le Finistère : dressé en l’an III (Nouv. éd. Rennes, 1889, p. 173). Malheureusement son souhait ne semble pas avoir été entendu, puisqu’il ne reste pratiquement plus rien de la richesse de l’ancienne bibliothèque conventuelle de Cuburien.

Adossé à la rivière de Morlaix, le couvent de Cuburien fut fondé en 1458 par Alain IX de Rohan (1382-1462), sur le lieu d’un ancien château des seigneurs de Léon. Il fut alors peuplé par des Cordeliers venus de la communauté de l’Île Vierge (auj. en Plouguerneau). La chapelle, dédiée à saint Jean-Baptiste, commencée le 11 mars 1527, fut achevée en 1530 et consacrée le 25 juin 1531 par Jean du Largez, l’influent abbé/évêque de Notre-Dame de Daoulas (OSA).

Plusieurs ouvrages de Cuburien ont rejoint, après la Révolution, la Chambre littéraire de Morlaix (« Chambre de littérature et de politique »), laquelle avait été fondée quelques années plus tôt, en 1778, à l’initiative de Macé de Richebourg, maire de la ville, le marquis de Coëtlosquet et l’abbé de Pennanprat. Quelques uns de ces livres ont, par la suite, pu rejoindre la Bibliothèque municipale de Morlaix (aujourd’hui Bibliothèque patrimoniale Les Amours Jaunes).
Parmi ceux-ci, plusieurs portent des marques de provenance intéressantes. Ainsi cet exemplaire de
L’art de discourir des passions, des biens et de la charité. Ou une méthode courte, et facile, pour entendre les tables de la philosophie, qui ont été faites par Loüis de Lesclache, à Paris chez l’autheur, 1660 (Morlaix, A.J., 30385), avec les ex-libris « Pour le Couvent des Recolets de Cuburien lez Morlaix ». – « Pour les religieux Recollets de Cuburien donné par Mademoiselle du Laouès de la ville de Pontrieu obtenu par le Père Paulin Le Gat du temps qu’il préchoit la ditte station en l’an 1679 ». – « Aux Récollets de Cuburien, malheur au voleur » – « Ce livre est de la bibliothèque des Recollets de Cuburien lès Morlaix. Malheur à celuy qui le dérobera. Anathema furansi ».

Un autre volume des commentaires d’Aristote, Paris, Henri Estienne, 1518 (Morlaix, A.J. B27), porte la mention « Ce presant librem a doné au couvent de cuburien Suis Richard Rogerie bourgeois de Morlaix et Jehanne Guycaznou sa compagne l’an 1554 ».
Précieuse indication car ce Richard Rogerie, un normand bien connu à Morlaix, qui épousa une demoiselle de la noblesse locale, fut ancien apprenti de Robert Macé, imprimeur de l’Université de Caen, qui l’engagea pour 3 ans en 1502/1503. Originaire de Hudimesnil, libraire et marchand, il touchait un peu à tout.
Comme libraire il participa à la publication de plusieurs ouvrages dont un Traité grammatical de Jean de Garlande, achevé d’imprimer à Rouen le 21 juillet 1505, et un Manuel à l’usage de l’église de Saint-Brieuc. En 1519, on le trouve à Bordeaux pour le commerce d’une cargaison de vin vers la Flandre. En 1544, à Paris, il s’associe pour l’établissement d’une forge d’artillerie en Bretagne avec Marquis Hue, fondeur d’artillerie pour le roi à Breteuil en Normandie (Paris, AN MC/ET/CXXII/41 – MC/ET/CXXII/1109 – MC/ET/CXXII/42)

Des ouvrages provenant des Récollets de Cuburien doivent certainement se trouver en mains privées. Récemment, une librairie parisienne mettait en vente un Juvenalis familiare commentum cum Antonii Mancinelli eruditissimi explanatione, imprimé à Lyon en 1501 par Jean de Vingle pour Etienne Gaynard avec un supra-libris doré poussé sur les plats de ce couvent. Ce post-incunable contient, entre autres, des annotations du XVIe siècle, d’une main humanistique, et celle d’un ancien possesseur, probablement celle d’un frère du couvent de Cuburien, Hervé Chapalen : (f. 197 v°) : « Herveus Chapalen est verus possessor hujus ».

Si la riche bibliothèque de Cuburien a bien été dispersée, l’Histoire retiendra qu’en ce lieu fut implantée vers 1570 une imprimerie éphémère dont quelques spécimen ont encore survécu au temps. C’est le cas du Mirouer de la mort, en breton, auquel doctement et dévotement est trecté des quatre fins de l’home, c’est à sçavoyr de la mort, du dernier jugement, du très sacré Paradis et de l’horible prison de l’Enfer et ses infinis tourments… Imprimet é S. Francez Cuburien, 1575 (Paris, BnF, RES P-YN-1 : ark:/12148/bpt6k87099147) ; ou de la vie de sainte Catherine, en 1576 : Aman ez dezraou buhez an itron sanctes Cathell guerhes ha merzeres En brezonec neuez imprimet, e Cuburien, euit Bernard de Leau, peheny a chom e Montrolles. M.D.LXXVI (Paris, BnF, Res-J-3007: ark:/12148/bpt6k8706132g)

Peut-être cette imprimerie fut-elle voulue par l’éminent théologien Christophe de Cheffontaines ou de Penfentenyo (1532-1594) qui y prit l’habit. En 1562, il en est le gardien et provincial de Bretagne. Son premier ouvrage, Defense de la foy de noz ancestres contre les heretiques de nostre temps (1564), est dédié à Jean Jouvenel des Ursins, alors évêque  de Tréguier. En 1568, il adresse sa Response familiere a vne epistre escrite contre le liberal Arbitre au breton Alain du Louët, seigneur de Kerrom, et sa Chrestienne confutation du poinct d’honneur… à Pierre de Boiséon, seigneur de Coëtinisan , son « mécène ». Le 3 juin 1571, le cardinal Cribelli, spécialement délégué par Pie V présida le chapitre de l’Ordre, réuni au couvent romain de l’Aracoeli où Christophe de Cheffontaines enseignait alors la théologie. Notre docte breton y fut élu Général, presque à l’unanimité (omnibus fere suffragiis), à peine âgé de 39 ans, faisant alors fonction de « custode » de Bretagne.

Mais le rôle de Christophe de Cheffontaines dans la vie éphémère de l’imprimerie de Cuburien n’a pas encore été formellement établi. L’atelier typographique travailla certainement pour une clientèle locale, et n’eut pas les moyens de diffuser l’oeuvre importante du franciscain breton. Au reste, à l’époque, Christophe de Cheffontaines se trouvait en Espagne ou en Italie. Christophe de Cheffontaines mourut le 26 mai 1594, retiré au couvent italien de San-Pietro-in-Montorio. Tanguy de Penfentenyo († 4 avril 1646), sénéchal de Brest, un de ses neveux, ramena les cendres du docte théologien dans la chapelle familliale du manoir de Kermorvan en Trébabu.

Bibliographie
Jean Marzin, Les origines de la chambre littéraire de Morlaix, Morlaix : Imprimerie Nouvelle, 1938.
Sur l’imprimerie de Cuburien voir Gwennole Le Menn, « L’imprimerie des Franciscains de Cuburien (Morlaix, vers 1575-1585) », dans Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, LXII, 1985, p. 129-135.
Pour Christophe de Cheffontaines, se reporter à notre étude: Jean-Luc Deuffic (avec la collaboration de Gwenole Le Menn), « Christophe de Cheffontaines (1532-1594). A propos de quelques phrases en breton dans une correspondance de la fin du XVIe siècle », dans Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. 136, 2007, p. 207-223.

17 Avr 2020
Jean-Luc Deuffic

La bible de Dom Noël Ollivier, chapelain de Broualan

Le catalogue en ligne de la bibliothèque de Rennes Les Champs Libres (Mme Sarah Toulouse, conservatrice) est un de ceux qu’on aime consulter parce que l’on sait, avec quasi certitude, que l’on y découvrira sous peu quelques pépites … bibliologiques.

En effet, la description des livres anciens y est très détaillée, avec notamment une retranscription des marques de provenance et des liens particuliers vers des numérisations en ligne. C’est un jardin pour les amateurs d’ouvrages rares ou patrimoniaux.

Pour la présente note une bible ancienne a retenu notre attention, imprimée à Lyon en 1497 par Fradin et Pivart (1), elle porte deux inscriptions du début du XVIIe siècle :

« Ce present livre est a dom Noel Ollivier, de Brouallen en La Boushac. Ceulx ou celle qui ce dit livre [trouvera], je vous prye de le me randre, et je vous poyré or, vin, honestement s’il plaist a Dieu. Fait et escript le IIIIe jour de may, en de Notre Seigneur 1605 »

et au-dessous :

« Je suys a discret prestre dom Noel Ollivier, du bourg de Brouallen, en la parouasse de La Boushac, en l’église de La Bouchac » (f. Bb8v).

Le personnage n’est pas un inconnu. Il a aussi fait marquer son nom dans la pierre. Le calvaire monumental situé près de l’ancienne chapelle de Broualan, à La Boussac (Ille-et-Vilaine), porte en effet cette inscription :

M(ESSI)RE : NO(EL) : OLIVIER (ETANT) CHAP(ELAIN) (.) J(EHAN) PELIHON : A DON(N)E CETTE +

Calvaire de Broualan. Crédit : A. COCHERIE

Dom Noël Ollivier fut chapelain à Broualan et l’édifice, daté de 1483, conserve encore sa pierre tombale.

(source de la photo)

(1) Rennes Les Champs Libres 16215 Rés

Rennes Les Champs Libres : Millennium Catalogue

Notice BIBLISSIMA  

Exemplaire numérisé

Illustration : Biblia. Exemplaire de Vienne, ONB

13 Avr 2020
Jean-Luc Deuffic

Guillaume “Supremus”, Jean Fougère et les Dominicains de Rennes

Aujourd’hui, la « toile » offre aux chercheurs de vastes champs d’investigation. La bibliologie n’échappe pas au phénomène. De nombreuses bases de données sont en ligne permettant sans cesse de nouvelles trouvailles.

CERL (Consortium of European Research Libraries) propose ansi MEI (Material Evidence in Incunabula), une base autour de l’incunable. Le questionnement sur « Rennes » m’a permis de relever un précieux ouvrage conservé à la Koninklijke Bibliotheek – Nationale Bibliotheek van Nederland (NL) sous la cote KW 171 D 20. Il s’agit d’un exemplaire de l’Opus nonaginta dierum, de Guillaume d’Ockham, imprimée à Lyon par Jean Trechsel, le 16 juillet 1495 (GW 11910). L’intérêt de ce livre est surtout dans la marque de possession des Dominicains de Rennes, du couvent de Bonnes-Nouvelles, datée de 1513, que voici :
« Concessus est praesens liber fratri guillelmo sup(re?)my [magistris] conventus redonensis ordinis fratrum predicatorum // a fratre Ihoanne Fougere priore meritissimo eiusdem conventus ac vicario totius nationis britannie / anno millesimo quingentesimo xiij.mo mense septembre frater guillelmus suprem[y] » [signé] « frater guillelmus supremy. »

Au passage, mentionnons une autre épave de l’ancienne bibliothèque des Dominicains de Rennes, conservée aux Champs Libres, Rennes 15574 Rés., Ovide, Fasti, Paris, 1512, portant aussi le nom de « Guillaume supremus », relevée par Sarah Toulouse, conservatrice du dépôt rennais, dans une étude consacrée « À la recherche de la bibliothèque d’Yves Mahyeuc. Les dominicains de Rennes et leurs livres au XVIe siècle » (1). Ajoutons Clipeus Thomistarum in quoscumque adversos (Rennes, 15196 Rés) avec cette inscription « Iste Clipeus est fratri Guillelmo Suspremi […] Redonensis filio […] priore conventus pro suo usu concess… » (f. cc6v) ; M. T. Ciceronis de Oratore Iibri tres (Rennes, 15481 Rés) : « Frater Julianus Guyhart hunc librum habuit ex libris Reverendi quondam patris penitentiarii reverendi in Christo patris domini domini Redon[…], cujus animam Deus absolvat, a me Jhesus (?) et hoc in penitentiarum utitur p[…] concessione colendissimi magistri nostri magistri Guilhermi Suppremy piciorum meritissimi anno Domini millesimo quingentesimo trigesimo secundo ».

Mais qui est donc ce Guillaume « Supremy » dont le nom nous semble quelque peu énigmatique ?… Un renseignement important nous vient du bon Albert Le Grand (1599-1641), Dominicain breton, divulgué dans ses Vies des saints de la Bretagne Armorique, en l’occurrence dans celle d’Yves Mahyeuc (1462-1541) : « Le P. Guillaume Supremus, docteur, premier gradué en théologie depuis la réforme du couvent de Bonne Nouvelle et inquisiteur de la foi, le seconda (= Yves Mahyeuc) puissamment dans cette œuvre de zèle et fit une si exacte recherche des hommes ennemis qui avaient répandu cette mauvaise semence à la faveur des ténèbres qu’ils furent contraints d’abandonner le pays … » (2).
Du reste, ce « Guillaume Suprême » est également attesté à l’autre extrémité de la France. Ainsi, est-il connu pour avoir été en 1519 prieur des Frères prêcheurs de Lyon, au couvent de Notre-Dame-de-Confort, succèdant à frère Valentin Liévin (3).
Professeur de théologie, sa science fut mise à contribution lorsque « Thomas Meeterius de Neubourg nous apprend que Jean Macé, libraire de Rennes, lui a fait transmettre par Laurent Hostingue, imprimeur à Caen, ce livre précieux De curâ clericali pour corriger les fautes qui s’y étoient glissées ; qu’après l’avoir lu, il a noté plusieurs barbarismes et restitué au texte sa pureté primitive. Il adresse ce volume au dominicain Guillaume Supremi, professeur de théologie, avec prière de le lire et d’exhorter ses élèves à l’étudier ; ce qui, dit-il, leur sera fort utile » (4). Malheureusement cette édition du Cura clericalis n’est pas datée, mais a du être imprimée vers 1519. Sur le dernier feuillet, l’épître dédicatoire, datée elle d’un 23 mars, de Caen, est adressée par ce « Thomas Meeterius, Novoburgensis, ad reverendissimum magistrum nostrum Guillielmum Supremi, sacre pagine sanctissimum professerem Dimensem, ordinis Predicatorum ». Dimensem doit être pour Dinan, vieille cité de l’ancien diocèse de Saint-Malo, où fut fondé le premier couvent dominicain de Bretagne, vers 1232. C’est dans cette maison que prit l’habit de l’Ordre le Bienheureux Alain de la Roche, grand restaurateur de la dévotion du Rosaire.
Le nom ou surnom de « Supremi », « Suprême », etc… peut étonner car il ne correspond à aucun patronyme connu. Je crois, en fait, qu’il s’agit bien ici d’une traduction du breton « Le Meur », ce qui pourrait laisser supposer que notre professeur de théologie était originaire de Basse-Bretagne, d’où peut-être ses liens étroits avec le vénérable léonard Yves Mahyeuc, confesseur d’Anne de Bretagne, qu’il a assisté comme inquisiteur. Notre Guillaume Le Meur serait mort en 1536.

Yves Mahyeuc présenté par saint Yves. Basilique Notre-Dame de La Guerche-de-Bretagne, vitrail de l’Annonciation (1536)

L’inscription du livre de la Koninklijke Bibliotheek nous révèle le nom d’un autre personnage important, celui de frère Jean Fougère, prieur du couvent de Bonnes-Nouvelles et vicaire de toute la « nation bretonne ». Nous sommes alors en 1513. Le Dominicain breton, du couvent de Guérande (fondé par le duc Jean V), fut par la suite à Lyon, où il décéda : « Le Père Jean Fougère, religieux de notre convent de Lyon, docteur et professeur en théologie, qui avoit été Vicaire de la Congrégation gallicane et Prieur dudit convent a été enseveli dans notre ancien chapitre, dont on voyoit l’épitaphe qui y avoit été mise en 1583, … et la pierre sur laquelle ces épitaphes étoient gravées s’est cassée en 1723 … » (5). C’est en 1524 que Jean Fougère fut nommé vicaire général : « Le Chapitre fut célébré au Convent de Rouen, et là fut esleu Vicaire Frere Jean Fougère Docteur Bullé, du Convent de Guerrande (Frater Joannes Fougere fuit confirmatus in Vicarium Congregationis Gallicanæ) » (6).

(1) TOULOUSE, Sarah. À la recherche de la bibliothèque d’Yves Mahyeuc. Les dominicains de Rennes et leurs livres au XVIe siècle In : Yves Mahyeuc, 1462-1541 : Rennes en Renaissance [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010 (généré le 12 avril 2020). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/127290>. ISBN : 9782753567191. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.127290.
(2) Albert Le Grand, Vie des saints de la Bretagne Armorique, Brest, 1837, p. 538.
(3) Jean D. Levesque, Les Frères prêcheurs de Lyon: Notre-Dame-de-Confort, 1218-1789, 1978.
(4) Bulletin du bibliophile, 1854, p. 819.
(5) Michel Cormier, L’ancien couvent des Dominicains de Lyon …, 1900.
(6) Histoire des maîtres généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs. Tome cinquième: 1487-1589.

Référence : Sanctuaires

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