16 Sep 2026
Jean-Luc Deuffic

Du cloître de l’abbaye de Daoulas aux érudits du Léon : itinéraire d’un manuscrit des « Mémoires » de dom Louis Pinsson (Brest, CRBC, Mdk1475)

Un remarquable itinéraire bibliophilique se cache dans les pages du manuscrit Mdk1475, conservé au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de Brest au sein du fonds récemment déposé par notre ami Jacques Miorcec de Kerdanet. Ce document renferme les Mémoires de dom Louis Pinsson, un texte prêt à sortir de l’ombre à l’occasion de sa publication prochaine dans le second tome de mon ouvrage : Daoulas. Une abbaye entre Léon et Cornouaille.

Au-delà de sa valeur textuelle pour l’histoire même de l’abbaye Notre-Dame, ce volume offre une véritable leçon de provenance : par la superposition de ses ex-libris, notes d’achats et envois, il retrace près de deux siècles de circulation intellectuelle et d’érudition locale entre Daoulas, Landerneau et Lesneven.

Origine et premières mains (XVIIIᵉ siècle)

Auteur des Mémoires, le chanoine régulier de Saint-Augustin dom Louis Pinsson s’éteint en 1738, alors prieur-recteur de Ploudiry, un des riches prieurés de l’abbaye Notre-Dame de Daoulas. Après sa mort, le manuscrit entre dans les collections institutionnelles ou privées. Une inscription au bas d’une des pages, aujourd’hui en partie effacée mais où l’on devine la mention « directeur des économats », laisse penser qu’il est passé vers 1770 entre les mains d’un haut fonctionnaire sous l’Ancien Régime. En effet, suite à suppression des Jésuites en 1762, l’abbaye de Daoulas passe dans le patrimoine de l’Économat général.

Le manuscrit rejoint ensuite la sphère d’un nommé Yves-Louis Floc’h, dont le nom apparaît à deux reprises, notamment sur la page de titre (« À Yves-Louis Floc’h »). Bornons l’homme : né à Lesneven en 1772, capitaine de la garde nationale et clerc praticien dans sa jeunesse, il devint instituteur. Un faisceau d’indices suggère qu’il est entré en possession de l’ouvrage par le biais de réseaux érudits ou familiaux tissés entre Lesneven et Landerneau. Floc’h quittera plus tard la région pour exercer comme précepteur, peut-être du jeune Charles Varsavaux de Henlée, à Yseron (commune de Vallet), au service d’une grande famille de juristes originaires du Léon et établis en Loire-Atlantique (dont César-François Varsavaux de Kerjestin, intendant du château de Blain et ancien archiviste des Rohan, mort en 1795). C’est à Vallet qu’Yves-Louis Floch s’éteindra en 1818.

La possession par l’abbé François-Damien Jannou († 1807)

C’est très probablement à Landerneau ou dans les environs que le manuscrit passe entre les mains de François-Damien Jannou (1752-1807).
Né à Quimper, ordonné prêtre en 1777, Jannou intègre la communauté des chanoines réguliers de l’abbaye de Daoulas. Nommé recteur de Loperhet en 1785, il s’illustre sous la Révolution : d’abord partisan des idées nouvelles (il est élu maire de Loperhet en 1790 et participe à l’élection de l’évêque constitutionnel Expilly), il se rétracte courageusement. Chassé de Daoulas, incarcéré au château du Taureau en 1792, il choisit l’émigration à Jersey avant de regagner le Finistère sous le Consulat. Nommé curé de la paroisse Saint-Houardon de Landerneau en septembre 1803, cet homme de lettres et d’esprit y meurt le 10 mai 1807.

La vente aux enchères du 29 juin 1807 et l’acquisition par Cruzel

Au lendemain du décès du curé Jannou, sa bibliothèque et ses meubles sont dispersés aux enchères. Une note autographe inscrite au bas d’un feuillet scelle cette mutation :
« Achetté le 29 juin 1807 à la vente qui à eû lieu chez Mr François Damien Jannou, autre-fois chanoine de Daoulas, ex recteur de Loperhet, décédé curé de Landerneau le 10 mai 1807. »
L’acquéreur n’est autre que Julien-Marie Cruzel, 1770-1850, futur juge de paix, notable local issu d’une importante famille de la bourgeoisie landernéenne.

Du notaire Malléjac au don à Daniel Miorcec de Kerdanet (1833)

Julien-Marie Cruzel conserve l’ouvrage pendant plusieurs années et décide de s’en séparer au profit de Me Yves Malléjac (1796-1858), notaire royal à Landerneau de 1822 à 1855, membre du Conseil Général du Département, Président de la Chambre des Notaires, suppléant du Juge de Paix, Receveur de l’Hospice et bureau de bienfaisance.
L’acte n’est pas anodin : Malléjac est le neveu par alliance de Cruzel (ayant épousé en 1826 Jeanne-Marie-Vincente Cosson, dont la mère était une Cruzel).
Mais le notaire ne garde pas le manuscrit. Conscient de l’intérêt passionné que porte l’érudit lesnevien Daniel-Louis-Olivier-Marie Miorcec de Kerdanet (1792-1874) aux antiquités du Léon, il lui en fait don sur-le-champ. Daniel Miorcec de Kerdanet – avocat, archéologue, historien, futur maire de Lesneven et fils du célèbre député et antiquaire Daniel Nicolas Miorcec de Kerdanet – consigne à son tour la provenance au bas du feuillet, le 19 avril 1833 :
« Mr Malléjac, notaire à Landerneau, m’a fait don de ce manuscrit, le 19 avril 1833. D. Miorcec de Kerdanet »
Daniel-Louis-Olivier-Marie Miorcec de Kerdanet, fait alors entrer le document dans le fonds familial. Il y restera conservé pendant près de deux siècles jusqu’au dépôt récent effectué par Jacques Miorcec de Kerdanet au CRBC de Brest.

De l’abbaye de Daoulas aux rayons d’un centre de recherche universitaire, l’exemplaire Kerdanet des « Mémoires » de dom Louis Pinsson illustre à merveille la manière dont les livres voyagent à travers les tourmentes de l’Histoire, préservés par la curiosité des lettrés et la passion des bibliophiles.


Illustrations : Photos CRBC (Brest)

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