10 Oct 2015
Jean-Luc Deuffic

Les “Heures Guémadeuc” de Guido Mazzoni: des commanditaires (?) bretons enfin retrouvés


© Heribert Tenschert

Les Heures Guémadeuc, un somptueux manuscrit enluminé par le Maître d’Antoine de La Roche (nommé ainsi à partir du missel qu’il exécuta vers 1500 pour le Grand Prieur de Cluny et de La Charité-sur-Loire, Paris, BnF, ms. Lat. 881), ont fait l’objet d’une précieuse étude d’Eberhard König (2001), accompagnant un très beau fac-similé admirablement édité par Heribert Tenschert (2000). Cet enlumineur, identifié comme étant Guido Mazzoni (vers 1450-1518), peintre originaire de Modène, attesté dès 1472 en Italie, mais essentiellement connu en tant que sculpteur, suivit et se mit au service de Charles VIII, de passage alors à Naples. Du reste, à la mort du roi (1498), il exécuta son tombeau destiné à la nécropole de Saint-Denis, monument détruit à la Révolution. Ainsi l’activité du « painctre, enlumineur et ymagier » italien débuta vers 1496 en France, installé alors avec sa femme et sa fille dans l’hôtel parisien du Petit-Nesle.

Enluminées vers 1500, les Heures Guémadeuc sont un joyau, et pour la Bretagne un témoignage de valeur sur les relations de la noblesse avec les artisans \”étrangers\”.
Depuis le XIXe s., et notamment lors de la vente Destailleur de 1891, avait été remarquée la présence dans ce manuscrit des armes de la famille de Guémadeuc, de haute noblesse bretonne, d’où le nom donné aujourd’hui à ce livre d’heures. Le regretté Xavier Ferrieu, alors bibliothécaire de Rennes, avait rédigé à la suite de l’étude du Pr. König une note généalogique sur les Guémadeuc, sans pouvoir réellement identifier les propriétaires des armes peintes en plusieurs endroits.

Après une minutieuse analyse, je m’avance à mettre des noms sur les commanditaires (ou du moins les premiers possesseurs) de ces Heures richement décorées. En effet, au bas du f. 70v, un chien blanc porte à son collier rouge et or un écu aux initiales d’azur entrelacées \”T\” et \”A\”, dans lesquelles je reconnais les prénoms TANNEGUY et ANNE, de Tanneguy Madeuc (A) et d’Anne Du Fou. La présence exceptionnelle de saint Tanguy (1) dans le calendrier (8 mai : « S. Tanguy confesseur », en capitales rouges sur fond or) et aux litanies renforce cette identification, comme les armoires respectives des familles de Guémadeuc (de sable, au léopard d’argent accompagné de 3 coquilles de même en chef, au lambel de gueules) et du Fou (d’azur, à l’aigle éployée d’or, becquée et membrée de gueules), peintes à plusieurs reprises.

La commémoration au calendrier de saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc (29 juillet), et son inscription avec saint Brieuc en tête de la série bretonne des litanies rappellent l’attachement des Guémadeuc à leurs \”origines\” briochines et leur implantation à Pléneuf (château détruit en 1590).


© Heribert Tenschert

Malheureusement très peu documenté, le couple Tanneguy Madeuc et Anne du Fou est attesté seigneur de Trévécar (Escoublac), terre de haute justice du comté nantais. Tanneguy doit être certainement un des fils cadets de Jacques Madeuc de Guémadeuc († avant 1526, inhumé à Pléneuf) et de Françoise de Trévécar, vicomtesse héritière de Rezé. Quant à Anne du Fou nous n’avons pour lors pas encore réussi à savoir à laquelle des branches cadettes de l’imposante famille du Fou elle appartenait. 

Nous émettons l’hypothèse que ce livre d’heures fut peut-être un cadeau de Pierre de Rohan (1451-1513) (2) présenté au mariage de Tanguy de Guémadeuc et d’Anne du Fou. En effet, dans le manuscrit, la peinture du suffrage en l’honneur des saints Pierre et Paul représente, curieusement, saint Jacques (patron du père de Tanguy), portant un étendard sur lequel se lit la devise du maréchal de Gié : DIEU GARDE MAL LE PELERIN (Dieu garde le pèlerin du mal). De même, au f. 63 : \”REGARDE LA FIN\”.
On sait que Guido Mazzoni travailla efficacement pour certains seigneurs ayant participé aux campagnes d’Italie… Pierre de Rohan, \”qui est de bonne et grant maison\”, en fut : il avait accompagné le roi à la conquête du royaume de Naples.
Le 12 août 1502, après un séjour à Florence, il passe commande d’un David en bronze exécuté par Michel-Ange … qui montre son goût pour les arts.

Mais bien entendu, tout cela ne reste que supposition… 


© Heribert Tenschert

NOTES
(A) \”Leur nom de famille etoit Madeuc; et Guémadeuc étoit leur surnom\”. Annales de Bretagne, t. 15, 1899-1900, p. 115.
(1)
L’introduction du prénom Tanguy dans la famille de Guémadeuc pourrait venir de Tanguy Du Chastel, curateur de Roland Madeuc de Guémadeuc vers 1460. \”Les Seigneurs du Chastel ont souvent porté le nom de Tanguy ; desquels plusieurs se sont fait signaler & renommer dans les Histoires Françoises & Bretonnes ; les mêmes Seigneurs ont fondé, prés de leur chasteau de Tremazan, une belle chapelle en l’honneur de ces Saints, qui s’appelle Ker-Seant, c’est-à-dire, la Ville aux Saints, où il y a des Chanoines pour faire le service\” (Albert Le Grand, Les Vies des Saints de la Bretagne Armorique, Quimper, 1901). Voir André-Yves Bourgès, \”Les origines fabuleuses de la famille Du Chastel\”, sur le site Tudchentil.
(2) Pierre de Rohan, \”sr de Gié, duc de Nemours, comte de Marle et de Porcien, chevalier, maréchal de France (1476-), conseiller et chambellan des rois Charles VIII et Louis XI, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, capitaine de 100 lances fournies, gouverneur d’Anjou, lieutenant-général en Bretagne, en Champagne ainsi qu’au pays et duché de Guyenne, capitaine de Granville après la mort de Louis de Bourbon, amiral de France\” (Couffon de Kerdellech, Recherches sur la chevalerie du duché de Bretagne, 1877-1878).


Pierre de Rohan (dess. Gaignières, BnF)

BIBLIO
Eberhard König, Das Guémadeuc-Stundenbuch. Der Maler des Antoine de Roche und Guido Mazzoni aus Modena, Kommentar zur Faksimile-Edition mit einem genealogischen Essay von Xavier Ferrieu, Rotthalmünster (Allemagne) : Ramsen (Suisse) : H. Tenschert, 2001. Collection : Illuminationen ; 3.
Heribert Tenschert

===== Ce manuscrit fera l’objet d’une notice plus importante dans notre prochain ouvrage (2016), où seront décrits près de quatre cent livres d’heures : « Car sans heures ne puys Dieu prier … » / Le Livre d’heures enluminé en Bretagne / The Illuminated Book of Hours in Brittany =====

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