4 Oct 2007
Jean-Luc Deuffic

Un manuscrit de Bède d’une abbaye bretonne oubliée … Locmaria de Quimper

La splendide collection SCHØYEN (Oslo-Londres) dont on peut admirer la richesse sur un site web très illustré, renferme sous la cote 2036 un manuscrit du mémorable Bède, In Marci Evangelium Expositio. Ce n’est pas tant le manuscrit lui-même dont on conserve encore nombre de copies, mais la provenance de ce livre qui nous interpelle. En effet, rares sont les manuscrits bretons de cette époque (début XIIe s.) dont on peut définir avec exactitude l’identité. Ce présent manuscrit issu d’un scriptorium inconnu (mais probablement « local ») porte la marque de l’antique abbaye de Locmaria de Quimper, établissement double « fondé » par le comte de Cornouaille Alain Canhiart († 1058), mais que certains historiens font remonter à l’époque carolingienne. Elle fut rattachée par la suite à Saint-Sulpice de Rennes, elle-même dépendant de l’abbaye de Fontevrault.
On remarquera sur ce feuillet le parchemin cousu avec soin, ci-dessous:


(c) Collection Schøyen = Manuscrit 2036

A Bede manuscript from a forgotten Breton abbey: Locmaria de Quimper
The splendid SCHØYEN collection (Oslo, London), whose beauty can be tasted on a website wihich contains many illustrations, has under catalogue number 2036 a manuscript of the venerable Bede, In Marci Evangelium Expositio. The manuscript itself, which exists in several copies, is not as compelling as it provenance. In fact, there are very few Breton manuscripts from this time (beginning of the 12th century) whose identity can be ascertained exactly. The manuscript in question was produced in an unknown (though probably local) scriptorium, and carries the mark of the antique abbey of Locmaria de Quimper, \”founded\” by Alan Canhiart count of Cornouaille (d.1058), but which some historians date as far back as the carolingian era. The abbey later became attached to that of Saint-Suplice in Rennes, which was itself dependent on the abbey of Fontevrault.
It can be seen from the flyleaf how carefully the parchment was sewn.

BEDE. In Marci Evangelium expositio. Début XIIe s. Parchemin. 78 f. 210 x 130 (180 x 100) mm. 41 longues lignes. Reliure moderne. Provenance: A. Villand (1569); collection privée (Est de la France. -1995); Sandra Hindman, Chicago.

Collection Schøyen [En ligne]


Projet du prieuré de Locmaria. (c) Lefèvre architectes


Locmaria en 3D = © 2006-2012 Heritage-Virtuel

Biblio
Joëlle Quaghebeur, La Cornouaille du IXe au XIIe siècle, Quimper, Société archéologique du Finistère, 2001, p. 205 sq.
A. de La Borderie, Chartes inédites de Locmaria de Quimper, dans Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 24, 1897, p. 96-113.
 

1 commentaire

  • Locmaria de Quimper, Le Nid-de-Merle (Saint-Sulpice) et Fontevraud.

    Certaines traditions tardives, dont Balthazar Pavillon s’est fait l’écho au XVIIe siècle, présentaient Robert, ermite à Loconan, futur évêque de Quimper, comme un disciple de Robert d’Arbrissel. Même si ces traditions ont été révoquées en doute par Jean-Marc Bienvenu, elles constituent le témoignage que le mouvement qui a abouti à la fondation de Fontevraud était perçu comme ayant formé un tout avec les autres expériences érémitiques de l’époque et qu’il paraissait que leurs promoteurs respectifs avaient entretenu les uns avec les autres des relations suivies. L’unité perceptible du phénomène érémitique caractéristique de l’histoire religieuse de l’ouest de la France aux XIe-XIIe siècles découle évidemment de contacts directs et indirects entre ses principaux acteurs ; mais la manière dont se sont exercées les influences des uns sur les autres doit être, à notre avis, reconsidérée : la place accordée par l’historiographie à Robert d’Arbrissel dans le développement de ce mouvement résulte peut-être moins du rôle certes éminent joué par le fondateur de Fontevraud que du déficit documentaire qui caractérise les dossiers littéraires de ses disciples, prétendus ou supposés tels.

    Pour ce qui est de Raoul de la Fûtaie et de Robert de Loconan, nous savons qu’ils ont entretenu des relations suivies : Robert, devenu évêque de Quimper, est présent en 1117 lors de la rédaction de l’acte de donation de la Fougereuse, qui fait intervenir les religieuses de Nid-de-Merle et leur maître Raoul, dans un rapport complexe déjà observé par Jacques Dalarun en ce qui concerne les moniales de Fontevraud et Robert d’Arbrissel ; mais surtout le prélat est sans doute à l’origine du rattachement en 1124 à l’abbaye Saint-Sulpice du monastère de Locmaria, établi non loin du siège épiscopal. En tout état de cause, Robert, cette année là, a confirmé la donation effectuée par Conan III de la communauté quimpéroise à l’établissement rennais : le récipiendaire désigné dans l’acte est à l’évidence Raoul de la Fûtaie, modestement qualifié de prieur, assisté de l’abbesse de Saint-Sulpice, Marie, et des autres religieuses (Radulfo priori atque Mariae abbatissae nec non et sororibus ibidem Domino servientibus). La communauté de Locmaria était nécessairement bien connue du prélat, en vertu de la proximité du monastère et du siège épiscopal et des relations entre l’un et l’autre : peut-être même lui était-elle familière depuis l’époque où Robert avait été ermite près de Loconan, car l’abbaye était alors possessionnée à Quelen-Locarn, non loin de Trébrivan.

    Or, Locmaria, dont les débuts ont donné lieu à la rédaction d’une « pancarte » qui résume six ou sept actes passés entre 1022 et 1058, présentait un profil particulier parmi les rares monastères féminins bretons des XIe-XIIe siècles : il s’agit en effet d’une abbaye double, dont la création a sans doute résulté de la soumission d’une communauté masculine, originellement dirigée par un abbé, à une communauté de femmes, dont l’abbesse devait par la suite exercer son autorité sur tous ; puis l’abbé avait été substitué par un prieur, office que Raoul de la Fûtaie ne dédaigna pas de remplir à Saint-Sulpice, comme il vient d’être dit. La première abbesse de Locmaria, Hodierne, n’était autre que la fille du comte de Cornouaille, Alain Caignard, et de Judith de Nantes : il est vraisemblable que pour permettre à Hodierne, dont la vocation religieuse était peut-être avérée, de disposer d’un établissement religieux approprié à son rang et localisé à proximité de la capitale comtale, il parut plus efficace à ses parents de transformer en un modèle inédit d’abbaye double une communauté masculine qui remontait au moins au temps du père d’Alain, l’évêque-comte Benoît, plutôt que de créer ex nihilo un monastère féminin ; cette solution permettait en outre de pallier au difficile recrutement local d’un nombre suffisant de moniales, dont témoigne une onomastique marquée au coin de l’influence germanique.

    Modèle inédit, car nous n’avons pas de traces antérieures en Bretagne de ce type de monastère qui avait été répandu à l’échelon de toute l’Europe chrétienne, par exemple dans l’Angleterre anglo-saxonne, où les abbayes doubles, particulièrement nombreuses, furent fondées majoritairement au VIIe siècle et disparurent vers le milieu du IXe. Voici donc, vers le milieu du XIe siècle, un monastère honoré des faveurs des comtes de Cornouaille et dont la régularité ne paraît pas devoir être remise en cause, quand bien même cet établissement ne se situait pas dans la filiation d’un ordre particulier et semble avoir présenté certaines particularités : les religieux étaient placés à l’origine sous l’autorité d’un personnage qui, dans les deux premiers actes de la pancarte de Locmaria, porte le titre d’« abbé », abbas ; mais les religieux furent quant à eux désignés comme étant des « clercs », clerici, avant que ne s’impose la terminologie « frères », fratres, qui se retrouve également à Saint-Sulpice et à Fontevraud. Peut-être faut-il comprendre que ces « clercs » appartenaient originellement au monde canonial, hypothèse qui semble avoir la faveur de Joëlle Quaghebeur ? Surtout, ce qui constitue une innovation importante, Locmaria devait intégrer rapidement des religieuses et la supérieure de celles-ci se vit alors attribuer, avec le titre d’abbesse, la direction de l’ensemble du monastère ; les religieuses quant à elles sont classiquement désignées comme étant des « moniales ».

    Comme l’a souligné Jean-Hervé Foulon, « la riche chronique de Saint-Maixent » se révèle « plus attentive aux fondateurs du nouveau monachisme » que les autres sources historiographiques du mouvement érémitique : ainsi, « tous les grands noms de l’Ouest s’y trouvent réunis », parmi lesquels celui de Raoul, moine de Saint-Jouin, qui, en 1095 selon le chroniqueur, coepit instruere suos et sua loca. Cette mention annalistique a fait couler une assez grande quantité d’encre, car les archéologues et les historiens de l’art ont voulu reconnaître dans ce Raoul l’architecte ou du moins le maître d’œuvre de l’abbaye de Marnes ; mais reprenant à son compte la traduction donnée par Jean Verdon, lequel n’en avait pas tiré toutes les conséquences, Anat Tcherikover a montré qu’il s’agissait très certainement d’une allusion à la prédication de Raoul de la Fûtaie et aux différentes fondations qui ont résulté du succès rencontré. La date de 1095 situerait l’époque de l’entrée au « désert » de Raoul quelque temps auparavant celles de Robert d’Arbrissel, Vital de Mortain et Bernard d’Abbeville, contemporaines du voyage du pape Urbain II dans l’ouest de la France.

    Ainsi, la chronologie ne s’oppose pas à ce que Robert d’Arbrissel, compagnon de Raoul de la Fûtaie, ait pu subir l’influence de ce dernier, lequel, au travers de ses contacts avec Robert de Loconan, pouvait lui même avoir eu connaissance de l’existence d’une abbaye double à Quimper : ne peut-on dès lors proposer comme une hypothèse que Locmaria a peut-être constitué le modèle des communautés du Nid-de-Merle et de Fontevraud, modèle adapté à l’occasion des fondations successives de ces deux abbayes et venu renforcer les pratiques synéisaktiques de leurs fondateurs ?

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