21 Août 2007
Jean-Luc Deuffic

Le cartulaire de l’abbaye Notre-Dame de La Roë

La politique de numérisation de certains fonds d’archives et de manuscrits médiévaux lancée depuis quelques années donne lieu à la mise en ligne de “monuments historiques” importants. A l’exemple du cartulaire de La Roë à présent disponible sur le site des Archives départementales de la Mayenne. Cette abbaye de chanoines réguliers fut fondée en 1096 par le célèbre Robert d’Arbrissel dans la forêt de Craon, aux confins du Maine, de l’Anjou et de la Bretagne.

Le cartulaire (244 actes de 1096 à ca 1190) a fait l’objet d’une édition par Marie Hamon-Jugnet pour une thèse de l’Ecole nationale des chartes en 1971: Le cartulaire de l’abbaye Notre-Dame de la Roë.
Voir aussi: Planté (J.), Cartulaire de l’abbaye royale des chanoines de Saint-Augustin de Notre-Dame de La Roë, Mamers, 1888.
A. de Farcy & A. Angot, Cartularium Sanctae Mariae de Rota Andegavensis diocesis… Tabulaque onomastica donatum a D. P. de Farcy, 2 vol., Laval, 1904-1908.

18 Août 2007
Jean-Luc Deuffic

Evrart de Trémagon et Le songe du vergier …

Laurent Brun, directeur du projet ARLIMA, me signalant la vente sur ebay d’un “morceau” de manuscrit du Songe du Vergier, je me propose d’écrire quelques lignes sur l’auteur et les manuscrits de ce texte (et de son original) dont la paternité a fait l’objet de débat depuis près d’un siècle maintenant.


Détail du manuscrit sur ebay

Le Somnium Viridarii peut être considéré comme le brouillon du Songe du Vergier. Les travaux récents de Marion Schnerb-Lievre l’ont définitivement attribué au breton Evrart de Tremagon. Ce dernier le composa – sans doute terminé en 1376 – à la demande du roi Charles V comme propagande de son indépendance vis-à-vis du pape Clément VII.
Le Songe du Vergier en est une traduction française, largement remaniée pour une plus grande clarté tant du point de vue de la composition même que de sa forme. Cette compilation inondée de citations, de renvois, “érudite”, met en dialogue un clerc et un chevalier, prétexte à un “plaidoyer de la politique royale”. Elle est une confrontation des rapports entre les autorités ecclésiastiques et séculières.
Voir le c.r. de Le Songe du vergier, édité d’après le manuscrit Royal 19 C IV de la British Library par Marion Schnerb-Lievre, Paris, C.N.R.S., 1982. 2 vol. in-8°, XCII-503 et 497 pages (Sources d’histoire médiévale publiées par l’Institut de recherche et d’histoire des textes.) par Jacques Krynen sur le site Persée.
Les manuscrits utilisés pour cette édition :
¤ London BL Royal 19 C IV
¤ Paris BnF Fr. 537. XVe s. (1452). Détail, ci-dessous, f. 1:


(c) Paris BnF

¤ Paris Mazarine 5322. Ci-dessous détail d’une enluminure, f. 2v:


(c) CNRS-IRHT / CINES / Bibliothèque Mazarine / Liber Floridus

L’auteur : Evrart de Tremagon
Docteur in utroque, doyen du chapitre de Chartres, Evrart de Tremagon fut nommé à la tête du diocèse de Dol par le pape Clément VII le 17 octobre 1382. Il fit sa soumission à la Chambre apostolique le 17 novembre de cette année, mais protesta ne devoir que 3000 florins et non 4000 pro communi servicio. Au reste, il mourut n’ayant acquitté qu’une infime partie de cette somme.
Avant de porter la mitre, il fut conseiller du roi, comme on le voit par un acte daté d’octobre 1374. En 1384 il a procès au Parlement de Paris avec Guillaume de Chamborant qu’il avait accusé d’avoir fait assassiner son frère Yvon.
Le 7 juin 1385 il est présent à la ratification d’une donation faite par le duc de Bretagne Jean IV, qui le nomma parmi ses exécuteurs testamentaires le 31 octobre de cette même année. En mai 1386 il assiste aux Etats de Bretagne.
Il fonda dans sa cathédrale une rente annuelle de 70 sous pour l’établissement d’une procession que les chanoines devaient faire tous les samedis après complies:
Item, quedam est processio que fit omnibus sabbatis post completorium, quam fundavit bone memorie Evrard de Tremaugon … in qua quidem processione cantatur Inviolata, et post, de profundis, cum oratione fidelium
Docteur en droit civil et droit canon, Evrart de Tremaugon professa à Paris entre 1369 et 1373. Trois de ses leçons ont été conservées et on fait l’objet d’une édition:
Gérard Giordanengo, Marion Schnerb-Lièvre, Trois leçons sur les Décrétales (Sources d’histoire médiévale, 33), cnrs, Paris, 1999.

On trouvera sur le site ARLIMA une notice avec bibliographie très détaillée et une liste des manuscrits du Songe du Vergier.
A consultera également, pour un contexte plus local: Le Songe du Vergier et la Bretagne, dans Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1/2, 1933.
Evart de Trémagon eut un frère, écuyer du duc d’Orléans en 1398.
Il y eut certainement confusion entre les patronymes Trémigon (env. de Combourg) et Trémaugon (Trémagon).
Elizabeth Gonzalez, dans Un prince en son Hôtel, Les serviteurs des ducs d’Orléans au XVe s., Publications de la Sorbonne, 2004, fournit une très intéressante biographie du chevalier Jean de Tremagon (+ 1396), sans doute apparenté à Evrart, et qui fut chambellan du duc d’Orléans. Il épousa Jeanne de Souday, fille de Triboulard II de Souday, seigneur de Glatigny et de Boisvinet, homme d’armes de la suite du roi Charles VI.
De même Guillemette de Tremagon : “Guillemette de Trémagon, damoiselle de Valentine Visconti, qui, elle aussi, bénéficia de la largesse ducale à l’occasion de ses noces célébrées en 1395 [London BL, Add. Ch. 2139-2140-2141, 2144 et 2718] ? 1395/02/10, Jean Poitevin, roi des ménestrels de France, rend (q) en son nom et en ceux de ses compagnons de 20 l.t. reçues de Jean Poulain « pour avoir composition faicte a cause de leur droit qui a eulx appartenoit pour les robes des noces de Guillemette de Tremagon qui nagaires ont esté faiz en la ville de Paris et dont ils ont esté menestrelx pour la feste » [London BL, Add. Ch. 2139]

p.s. Je remercie André-Yves Bourgès pour ses commentaires, toujours avisés, et la référence aux travaux de Louis Le Guennec. Il y a peut-être lieu de mentionner également le toponyme Trémagon en Plougar (Finistère).

17 Août 2007
Jean-Luc Deuffic

Le Roman de la Rose : l’image dans le texte

Le premier Roman de la Rose, écrit vers 1230 par un poète courtois, Guillaume de Lorris, raconte les étapes initiales d’un parcours amoureux au milieu d’un jardin d’Amour. Inachevé, il s’interrompt après 4058 vers alors que l’amant, désespéré, est séparé de la Rose (la Dame) par les murailles pleines de personnages du château de Jalousie. Ce premier texte est la mise en récit, à travers la fiction d’un songe autobiographique, des thèmes de la lyrique courtoise, une sorte de synthèse poétique de la fin’amor (qui est alors à la fois à son apogée et au début de son déclin), un art d’aimer complexe et subtil, dans lequel l’allégorie est utilisée avec beaucoup de légèreté.


Copyright © The British Library Board

Le Roman de la Rose est achevé vers 1270-1275 par Jean de Meun, clerc parisien par ailleurs traducteur d’oeuvres latines. Vers le milieu de l’ouvrage il donne son nom : Jean Chopinel, né à Meun-sur-Loire, ainsi que celui de son prédecesseur. Cette deuxième partie est une longue glose critique et ironique de la première, dont le ton est beaucoup plus lourd et démonstratif. L’amant perd ses illusions courtoises, et va jusqu’à cueillir la rose, dans une scène d’une obscénité à peine voilée. Les personnages sont des figures allégoriques: le dernier mot revient à Nature, qui exalte procréation et fécondité. Les thèmes courtois sont remplacés par des conseils cyniques, des digressions philosophiques inspirées d’Alain de Lille, des exposés scientifiques, des prises de position sur l’actualité.
Le Roman de la Rose connaît un succès durable surtout grâce à cette deuxième partie. Au début du XVe siècle, il est l’objet de la première querelle écrite de la littérature française, lorsque Christine de Pizan attaque les positions antiféministes de Jean de Meun. Livre de référence pour la Renaissance, il échappe au mépris pour le Moyen Âge et est édité par Marot (site Paris BnF).

On trouvera sur notre site une brève étude sur les manuscrits du Roman de la Rose et des liens utiles pour l’étude de ce texte.