3 Août 2021
Jean-Luc Deuffic

Yves Mignot, copiste breton du Trégor (vers 1450)

Le manuscrit de la Bibliothèque Vaticane, cote Vat. Lat. 2317, est un des rares exemplaires du Directorium iuris in foro conscientiae et iudiciali du franciscain de Norwich Pierre Quesvel (parfois orthographié Quesnel). D’une belle écriture du milieu du XVe siècle, son copiste breton s’y nomme et nous apprend par là-même l’identité de son commanditaire dans un long colophon. J’ai déjà montré toute l’aptitude particulière des Bretons dans l’exercice de la copie au Moyen Âge avec une première handlist publiée en 2010 (1). Aussi, c’est toujours un grand plaisir d’ajouter un nouveau nom à cette liste initiale de copistes qui doit encore s’étoffer. Yves Mignot, comme il le précise, appartient au pays trégorois (Tréguier, Côtes d’Armor) où plusieurs familles nobles portent son patronyme.
Lors de la Réformation des fouages de 1426, parmi les nobles de la paroisse de Ploubezre (Ploeberre) on remarque Yvon et Jehan Le Mignot. À cette date, le manoir de La Lande appartient à Yvon le Mignot et est exploité par Jehan le Lancer Clerc ; celui de Launay à Yvon le Mignot, exploité par Jehan Guegan ; Rossalu à Jehan Mignot, exploité par Yvon an Hoder. En 1481, la « montre » de Tréguier, comptabilise 22 nobles à Ploubezre, parmi lesquels Yvon LE MIGNOT (65 livres de revenu) « porteur d’une brigandine et comparaît armé d’une vouge ».
(Voir sur le site de Tudchentil, « Montres de l’évêché de Tréguier tenues en l’an M CCCC LXXXI »
https://www.tudchentil.org/spip.php?article480)
Yvon doit probablement appartenir aux Mignot (Le) du Launay, en Ploubezre, manoir toujours visible, l’un des plus anciens du Trégor. Cette famille blasonnait d’argent, au sautoir de gueules.
(Voir Louis Briant de Laubrière, Armorial breton, 1844, sur Tudchentil https://www.tudchentil.org/spip.php?article688 )


Manoir du Launay, Ploubezre – Côtes d’Armor – Photo Inventaire

Au terme de sa copie, Yves Mignot stipule être étudiant à l’Université de Toulouse. Cette dernière était alors célèbre pour son enseignement du droit (2). Nombre de Bretons y sont attestés, formant un temps une « nation » particulière, la « Nation de Bretagne », comme ce fut le cas dans d’autres grandes universités du Royaume (Angers, plus tard Orléans). Avant la création de l’Université de Nantes en 1460, les étudiants bretons devaient s’exiler aux quatre coins du royaume et jusqu’en Italie pour suivre les cours des grandes facultés.
Curieusement, au XVIe siècle, on retrouve un MIGNOT à Toulouse : « On mêla parmi ces écoliers (de Toulouse) pour les aguerrir, plusieurs soldats étrangers & ils choisirent tous pour leur général Georges Mignot, sieur de la Boissière, gentilhomme Breton & étudiant en droit qui avoit exercé la charge de prieur de la nation de Bretagne dans l’université de Toulouse. Ce jeune guerrier fit plusieurs actions de valeur & soutint dans la suite la réputation d’un brave homme au siège de Malte & à la bataille de Lepante où il se trouva & il ne se rendit pas moins recommandable par la science du droit » (Abrégé de l’historie générale de Languedoc, de dom Joseph VAISSETE, t. V, Paris, 1749, p. 611).
Georges Mignot de La Boissière fut président de la Chambre des Comptes de Bretagne de 1577 à 1592, docteur en droit, maréchal de camp des armées du roi, gentilhomme de la chambre ordinaire du roi (8 décembre 1569), écuyer des épouses de Charles IX et Henri III, figurant sur la liste des pensionnaires du roi en Bretagne. Il épouse Claude de Monti, fille du maître Bernard et de Renée Vergé (Dominique Le Page, Usages et images de l’argent dans l’Ouest atlantique aux Temps modernes, p. 102). Ce MIGNOT appartenait à une famille homonyme de notre copiste trégorois, qui portait D’azur à une chouette d’argent becquée et membrée de gueules.
Pour revenir à notre manuscrit, précisons qu’Yves Mignot exécuta sa copie du Directorium iuris in foro conscientiae et iudiciali à la demande de Jacques de Meaux, conseiller du roi Charles VII, licencié in utroque jure, président du Parlement de Toulouse, dont on sait qu’il exerçait la fonction depuis novembre 1449, remplaçant alors Aynard de Bletterens à la première présidence, tous deux venus du Parlement de Paris. Jacques de Meaux, décédé en 1454, nous avons là l’époque où Yves Mignot travailla à son ouvrage.
Jacques de Meaux, alors conseiller au Parlement de Paris, avait épousé Pérette LE FÈVRE, fille de Junien Le Fèvre, lui-même fils de Pierre, président du Parlement de Paris, et de Marguerite de Reilhac (abbé Jean-Bernardin Pérucaud, Notice sur Brigueuil, 1904).

(1) Jean-Luc Deuffic,  « Copistes bretons du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècles): une première “handlist” », Du scriptorium à l’atelier. Copistes et enlumineurs dans la conception du livre manuscrit au Moyen Âge, Turnhout: Brepols, 2010 (Pecia), p. 151-197.
(2) En 1456 et 1457, Hervé Conseil, du diocèse de Saint-Pol-de-Léon, étudiant à Toulouse, copie les mss. Paris, BNF, Lat. 7635 et Toulouse, BM, 393

Sur l’oeuvre de Pierre Quesvel voir Renato Lioi, O.F.M., « Il Directorium Juris del Francescano Pietro Quesvel nei sermoni domenicali di San Giacomo della Marca », dans Studi francescani, vol. 59, 1962, p. 213-269.

“Incipit summa que vocatur directoria juris in foro consciencie et judiciali composita a fratre PETRO QUESVEL de ordine fratrum minorum ex juribus et doctorum sentenciis viversorum (sic, pour diversorum). [Prologus:] Si quis ignorat ignorabitur I Cor. XIIII. Et hec verba ponuntur…
Parmi les manuscrits:
Bruxelles, KBR, mss 152-154 et 225-226, 2 vols, Bruxelles, 1449-1451
Firenze, Bibl. Laurenz. Plut. 3 sin. 2 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/firenze-biblioteca-medicea-laurenziana-plut-3-sin–manoscript/228635)
Munchen, Bay. Staats. Clm 3897 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/münchen-bayerische-staatsbibliothek-clm-3897-manoscript/220280)
Oxford, Merton College MS. 223 (https://medieval.bodleian.ox.ac.uk/catalog/manuscript_10321)
Padova, Bibl. Antoniana, 28 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/padova-biblioteca-antoniana-manoscritti-28-manoscript/190575)
Paris, BnF, Lat. 4261 (https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc63043q) numérisé
Paris, BnF, Lat. 8934 https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc771518
Reims, BM, Carnegie, 765 (Numérisé IRHT/BVMM https://bvmm.irht.cnrs.fr/consult/consult.php?reproductionId=2578)
Trento, Archivio Diocesano Tridentino. Biblioteca Capitolare 145 (http://www.mirabileweb.it/manuscript/trento-archivio-diocesano-tridentino-biblioteca-ca-manoscript/153003)


Troyes, BM 0075 (http://initiale.irht.cnrs.fr/codex/4583)

Wien, ÖNB 2146
Yale, Beinecke MS 429 (quelques feuillets Numérisés) (https://pre1600ms.beinecke.library.yale.edu/docs/pre1600.ms429.htm)
Le Paris, BnF, Lat. 4261 est-il aussi l’oeuvre d’un copiste breton?  Possible. Il s’y nomme “Bricius scripsit” (à la fin du second livre). Un Brice, originaire du diocèse de Saint-Pol-de-Léon, travaillant vers le milieu du XIVe siècle, est connu pour avoir copié les manuscrits Nüremberg, Stadt. Bibl., Cent III, 79;  Paris, Paris, BU, 214 + Arsenal, 1239, f. 35-44 ; Vatican, BAV, Vat. Lat. 1096 ; Wolfenbüttel, Herzog-August. Bibl., Gudiani latini 15-16-17.

Manuscrit Vatican Lat. 1096

 

 

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