2 Avr 2016
Jean-Luc Deuffic

À propos de l’origine bretonne du Ciceron de Leyde (BU, Periz. F°. 25)


(c) BU Leyde

Dans sa note publiée en 1948 par la revue emblématique Scriptorium, Karel Adriaan De Meyier (1906-1980) présentait quelques éléments sur « Les armoiries et l’histoire d’un Cicéron de Leyde » [en ligne sur Persée], et établissait une origine bretonne au manuscrit de la Bibliothèque Universitaire, Leyde F°. 25 [description sur catalogue en ligne] et sur [Digital Sources]
Effectivement, sur plusieurs feuillets (f. 115v, 121v, 178v, et 237) du Periz, F. 25 sont peintes des armoiries de gueules, à la fasce d’argent accompagnée de six annelets d’or, trois en chef et trois en pointe, posés 2 et 1, que De Meyier, suivant alors Riestap et son Armorial Général, identifia comme étant celles de la famille bretonne de Philippes, sr de Barac’h, en Louannec, dont un membre, Guillaume, avait été anobli par le duc de Bretagne en 1423. Ces armoiries étant surmontées d’une crosse, l’identification n’aurait pas du poser de problème. Malheureusement cette famille de Barac’h n’a donné aucun abbé…
En cherchant un peu plus en avant, nous n’avons pas mis trop de temps à découvrir un personnage bien plus remarquable susceptible d’être le possesseur ou le commanditaire de ce Ciceron de Leyde, en l’occurrence l’abbé du monastère de Saint-Denis, Guy de Monceau (+ 1398), dont les armes sont identiques.
Dom Félibien, dans son  Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France (1706), nous fournit plusieurs renseignements biographiques sur cet abbé.

A Robert de Fontenay succéda Guy de Monceau. L’écusson de ses armes gravé sur sa tombe & sur quelques images d’argent dont il fit présent à son église ne laisse aucun doute sur la noblesse de son extraction. L’éclat de son nom estoit encore relevé par d’autres qualitez qui ne suivent pas toujours la naissance. L’abbé Guy estoit sage prudent & plein de douceur. Il s’ estoit nourri de bonne heure l’esprit & le coeur dans les divines écritures & l’ intelligence qu il y avoit acquise luy rendit cette étude tres profitable à luy même & à tous ceux qui eurent le bonheur d’estre sous sa conduite. Il estoit docteur en droit canon & civil avant que d’estre nommé abbé ; il cultiva toujours depuis cette science & fit transcrire plusieurs livres de droit à l’usage du monastere. ..
… Il y avoit près de trente cinq ans que l’abbé Guy de Monceau gouvernoit l’abbaye de Saint Denys mourut le vingt huitième d’avril 1398. Il fut dautant plus regrété que l’Eglise de France perdoit en sa personne un de ses plus savans théologiens & l’Ordre monastique un de ses plus dignes abbez .  

Plus près de l’autel de saint Benoit, sur la même ligne que la tombe de Gille de Pontoise et celle de Guy de Castre d’Arpajon, se voit un troisième tombeau de cuivre sur laquelle est représenté l’abbé Guy de Monceau en habit pontificaux; on y voit gravé en deux endroits l’écusson de ces armes lesquelles sont de gueule aune face d’argent accompagné de six annelets d’or ; c’est le premier abbé de saint Denis à avoir pris armoiries  

L’épitaphe de Guy de Monceau :
Sub hac tumba vi mortalis belli,
Est Abbatis Guidonis Moncelli
Inhumatum corpus exanime :
Parcat Deus ipsius animæ.
Hic nobilis, benignus & prudens,
In scripturis sacris olim studens,
Doctor factus, non ob hoc vacavit,
Sed scripturis eisdem vacavit,
Ex quo sibi multisque profecit,
Et quamplures libros scribi fecit,
Tam divini, quam humani juris :
Nec mundanis minus vacans curis
Redditibus & ædificiis ;
In turribus & fortaliciis,
Cænobium istud augmentavit.
Auro mictram amplius ditavit,
Et campana magna presens templum,
Bonum prestans futuris exemplum,
Sicque vivens in hoc mundo, demum
Diem vitæ conclufit extremum.
Anno Domini m.ccc. nonagesimo viii, xxviii. Aprilis

Tombe de Guy de Monceau relevé par Gaignières:


(c) Paris, BnF, Est. RESERVE Pe-11a-Pet. fol.

Selon le regretté G. Ouy, le manuscrit de Leyde serait de la main même de Pierre d’Ailly (1351-1420) et aurait été écrit entre 1409 et 1420. A ce stade de mes investigations je n’ai pas trouvé l’argumentation du paléographe sur cette attribution.
Quoiqu’il en soit, il me parait très probable que la \”bretonitude\” du manuscrit de Leyde n’est pas à chercher dans son possesseur mais bien dans son copiste, lequel semble avoir marqué ses origines au f. 137, en dessinant deux hermines stylisées de part et d’autre d’une fleur de lys … Nous avons déjà rencontré dans la capitale, à cette époque, nombre de copistes bretons…

 

Parmi les noms inscrits sur le manuscrit de Leyde figure celui de « Sellarii ». Il s’agit très probablement du prêtre Nicolas Sellier, « scribe » et notaire du chapitre de Notre-Dame de Paris, attesté en 1393. On lui doit plusieurs ouvrages, en particulier une traduction  :« De l’Effect de oroison et de la maniere de prier Dieu… composé en latin par feu de bonne memoire maistre GUILLAUME, evesque de Paris, et puis translatée en françois par maistre NICOLLE SELLIER, scribe du chapitre de Paris » (Paris, BnF, Fr. 930 = numérisé sur Gallica), ouvrage imprimé à Paris, par Antoine Verard, en 1511.


(c) Paris, BnF, Fr. 930

Bibliographie
J. P. Gumbert, ‘Cicerones Leidenses’, in: Medieval Manuscripts of the Latin Classics. Production and Use. Ed. C.A. Chavannes-Mazel & M.M. Smith. Los Altos Hills/London 1996, p. 208-244, i.c. p. 242

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